Vendredi 23 octobre 2009 5 23 10 2009 14:46

Introduction

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les deux présentateurs choisis pour l’occasion – la délicieuse Sujaya MacRowin et le sémillant Egon Suzaru – mirent leur sourire plus-vingt-points-d’audience sur pause puis l’image entama un fondu enchaîné. Ils laissèrent tous deux la place au premier chiffre du décompte, blanc éclatant sur un fond noir et profond.

Le compte à rebours pouvait commencer.

 

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L’immense majorité des vingt milliards d’humains de la PanHumanité était massée devant plusieurs centaines de millions d’écrans à travers six systèmes solaires. Ils attendaient que la  sonde Gagarine-Colombus, en orbite à dix mille kilomètres autour de la Terre, envoie les premières images de sa surface. Elle venait d’effectuer un voyage de près de trente ans afin de permettre aux humains exilés de revoir la planète Terre après trois siècles de séparation, suite à l’Accident.

Il eut lieu en 2049. En un instant, tous les circuits informatiques, tous les réseaux de communications de la Terre se retrouvèrent hors service. Aucun Etat ni aucune armée n’y survécut. La désorganisation fut totale et le monde terrestre sombra irrémédiablement dans le chaos. Seule fut épargnée la station internationale de Mars qui abritait cinq mille chercheurs ainsi que quelques bases scientifiques disséminées sur Terre.

Legs miraculeux de cette apocalypse, la fusion nucléaire, la propulsion Olympus et les singularités Noah-Landowski – elles permettaient de se déplacer instantanément entre deux téléportes – ouvrirent aux hommes les portes de l’Espace. Ils s’empressèrent de les emprunter, autant pour faire renaître l’espoir que pour échapper au terrible spectacle d’une Terre en ruine.

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Sur les six vaisseau colonie qui prirent leur envol, cinq arrivèrent à destination. Ensuite, pendant un siècle, dans l’austérité et la résignation, les hommes colonisèrent et peuplèrent à marche forcée cinq systèmes solaires. Quand le dernier humain né sous le Soleil disparut, le consensus qui unissait les pionniers et avait permis la création d’un nouveau monde vola en éclat. La Première Expansion Stellaire prit fin dans la violence et le sang.

Les Troubles durèrent quarante ans, durant lesquels le monde crée par les Colons se désagrégea lentement. Quand il fut au bord de la dislocation, les humains réagirent en tournant la page de la Première Expansion et en refondant leur cadre de vie. Plus personne ne souhaitait vivre comme les Colons, sous le poids de la culpabilité liée à l’Accident. Les humains qui vivaient à présent dans les étoiles ne venaient plus de la Terre mais habitaient l’Espace : ce monde était le leur et ils comptaient bien y vivre à leur guise.

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Pour ce faire, ils créèrent la PanHumanité en adoptant les Lois Hoboken, du nom de la planète où elles virent le jour et où, par la suite, s’installa le Sénat. Ces lois jetaient les bases d’une nouvelle union des humains exilés. En premier lieu, elles garantissaient à tous un accès libre et gratuit à l’énergie et au réseau des téléportes en créant le Centre qui gérait les deux. Ensuite, elles transformaient les multiples entités politiques nées pendant les Troubles en Groupements représentés au Sénat où se réglaient dorénavant les affaires publiques. Elles créaient aussi, pour pouvoir faire respecter ses décisions, une force armée, la Légion.

Dans ce cadre de vie renouvelé débuta la Seconde Expansion Stellaire, la plus longue et la plus prodigieuse période d’essor et d’abondance que l’Homme ait jamais connue. Elle était dans sa cent quarantième année alors que le compte à rebours s’égrenait.

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La sonde Gagarine-Colombus n’était pas partie seule. Elle avait été précédée par le Germanicus, un vaisseau muni d’une téléporte envoyé en direction du système Plunae qu’il avait atteint six mois auparavant. Choisi pour ses richesses supposées, c’était pour une toute autre raison que ce système occupait sans discontinuer les devants de la scène médiatique : une rapide exploration de la planète principale, Laconia, avait révélé l’existence de canaux rectilignes de plusieurs centaines de kilomètres et de salles creusés avec une précision confondante. L’une des plus vieilles questions que se posait l’humanité allait peut-être trouver une réponse mais depuis quelques secondes, les humains ne pensaient plus à Laconia.

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L’audience actuelle pulvérisait sans mal tous les scores des grandes messes médiatiques panhumaines. Quelles que fussent leur importance, ni les Muneria, plus grand tournoi de gladiateurs se déroulant dans une vaste station orbitale, ni les finales du championnat de Bloodball, hybride violent de hand et de foot, ni la retransmission en direct de la répression des émeutes dans les Mines d’Alma-Ata, vaste réseau de mines abandonnées par les Colons et habitées par trente millions de personnes, ne pouvaient rivaliser avec les chiffres qui défilaient présentement sur les écrans.

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Les puissantes IAs du Centre en charge du fonctionnement des téléportes étaient presque au repos. En temps normal, elles avaient à gérer le transfert à chaque minute de millions de ghost – empreinte laissée par le cerveau dans l’espace ouvert par les singularités Noah Landowski – mais là, il y en a moins d’un millier à la seconde. Les IA avaient donc elles aussi l’opportunité de suivre l’évènement, même si la charge émotionnelle humaine faisait ici place à une froide et objective curiosité.

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Dans la Matrice, les câblés avaient attribué une partie de la mémoire vive de leur bécane à la surveillance du flot permanent d’information en provenance du Nombril, le cœur de l’espace matriciel, l’endroit où les 1 et les 0 du monde des machines plongeaient dans l’espace ouvert par les singularités Noah-Landowski. A chaque chiffre du décompte, il palpitait d’une intense vibration qui se propageait ensuite à travers les mailles du réseau.

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La Terre.

Elle allait apparaître dans quelques secondes sur des centaines de millions d’écrans, près de trois siècles après la séparation. Les humains exilés allaient enfin voir le monde dont ils étaient originaires, le berceau de l’humanité, Gaïa, la planète Terre. L’émotion était à son comble à travers toute la PanHumanité.

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Sous les immenses dômes en verplex de plusieurs kilomètres de diamètres abritant des milliards d’humains, sur les quatre planètes à l’atmosphère rendue respirable grâce à la terraformation, dans les stations orbitales en orbite autour de géantes gazeuses, partout, on retenait son souffle.

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Le décompte s’arrêta, laissant un noir profond sur tous les écrans. Trois secondes s’écoulèrent sans que rien ne se passe.

Alors un murmure d’étonnement et d’impatience parcourut les milliards de téléspectateurs. Ils voulaient voir ce que voyait la sonde Gagarine Colombus, ils voulaient voir la Terre.

A la place de celle-ci, les deux présentateurs refirent leur apparition sur les écrans. Leurs sourires ravageurs avaient disparu, leurs traits s’étaient affaissés, leur assurance envolée. Ils avaient manifestement une mauvaise nouvelle à annoncer.

 
Par Nikko
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Vendredi 23 octobre 2009 5 23 10 2009 15:04

 

Le mineur

Plunae + 8 jours


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le parquet que Troy traversait avait les inconvénients de ses avantages, les défauts de ses qualités. Certes, il était resplendissant, vieux de deux cent ans et provenait des premiers chênes à avoir poussé ailleurs que sur Terre mais, en contrepartie, il grinçait.

Et surtout il grinçait, se disait Troy alors que les lattes minutieusement assemblées à la main faisaient un boucan de tous les diables sous ses pieds. Il essayait, par des pas aussi feutrés que possible et une respiration savamment maîtrisée, d’en atténuer les millions de grincements mais en vain. Le parquet s’en donnait à cœur joie quand le seul désir de Troy, à ce moment précis, était de se faire le plus petit possible, le plus discret pour ne pas attirer sur lui l’attention du mauvais œil, celui qui pouvait transformer cette réalité en un rêve cruel s’il décidait de le réveiller brutalement.

C’était la troisième fois en quarante cinq ans de vie qu’il entendait une annonce de ce genre, une annonce qui changeait la face de son existence. Cette fois comme les précédentes Troy eut la même réaction immédiate, la même pensée entêtante : pourvu que tout ceci ne soit pas un mauvais rêve.

Pour y croire, pour avoir la certitude de la réalité de ce moment, Troy avait besoin de mettre une certaine distance entre lui et l’homme qui venait de lui parler et dont il sentait le regard amusé rivé dans son dos.

Cette certaine distance, en l’occurrence, c’était le parquet en chêne ciré à la main tous les ans et patiné par deux siècles d’existence qu’il traversait depuis, lui semblait-il, des heures et des heures.

Troy marchait tête baissée le long de la même ligne de motifs géométriques, s’éloignant peu à peu du bureau et du siège en cuir véritable – luxe inouï, là encore – sur lequel trônait Leandro Krivoï, président inamovible de la puissante compagnie minière Metalex.

Les portes du magnelift, l’ascenseur magnétique externe, s’ouvrirent à l’approche de Troy. L’intérieur de cette coquille de verre hermétiquement collée à la surface de la tour de deux cents étages lui fit l’effet d’une terre promise. Il y prit place sans se retourner, en fermant les yeux. Il entendit le bruit discret des portes glissant dans son dos. Il demanda au magnelift d’adopter une vitesse de descente entre lent et très lent.

L’instant d’après, alors que la cabine transparente glissait sans heurts le long de la paroi, Troy poussa le plus long et le plus intense soupir de son existence, un soupir qui lui fit évacuer plusieurs milliers de litres d’air sous haute pression.

Il ne s’était pas réveillé en sursautant dans son lit,  en sueur et dépité. Ce qu’il venait d’entendre n’était pas un rêve mais bel et bien la réalité.

 

Leandro Krivoï, sans se départir un instant de son air bonhomme et averti, celui qui dit haut et fort je n’ai jamais été, je ne suis pas et je ne serai jamais dupe, venait de confier à son employé modèle la tête de l’équipe que Metalex allait envoyer dans Plunae pour en commencer la prospection. Quatre compagnies avaient obtenu le privilège de participer à l’exploration du nouveau système. Elles allaient envoyer deux cents personnes, auxquelles il fallait ajouter les savants et les ingénieurs du Centre pour gérer communications, énergie et téléportes, les représentants du Sénat, quelques journalistes ainsi qu’un manipule de gardes prétoriens. En tout, mille personnes pour investir et explorer le nouveau système. Mille sur vingt milliards et Troy en était.

Il allait être colon près de trois siècles après ceux qui avaient installé les humains dans les étoiles, il allait être un pionnier moderne dans un système où venait d’être découvert ce que l’on considérait déjà comme les vestiges de la civilisation laconienne : des salles et des canaux tracés avec une précision réclamant un niveau technologique très avancé, au moins égal à celui de la PanHumanité.

C’était l’aboutissement de sa vie, de sa carrière de mineur, la suite logique d’une vie toute entière passée dans les sous-sols. Toutes ces pensées se bousculaient dans sa tête, se succédaient sans ordre, à toute vitesse. Il en avait presque le tournis. Plunae, exploration, promotion, Colons, Laconia, civilisation extraterrestre… Ces idées qui venaient de changer sa vie tournaient dans son esprit en une farandole grisante. Des bulles pétillantes de Champagne frais. Il en avait bu une dizaine de fois dans sa vie et là, sans avoir porté la moindre coupe à ses lèvres, il retrouvait le même étourdissement euphorique.

 

Troy secoua la tête et reporta son attention sur le Haut Plateau de Massada qui s’étalait sous ses yeux, à travers la paroi en verplex du magnelift. C’était un vaste bouclier granitique rouge et ocre de dix millions de kilomètres carrés constellé de cratères et de crevasses, avec les deux cents étages de la tour Metalex plantés en son milieu. Ce paysage, au coeur de sa vie depuis quinze ans était un très bon point de départ pour renouer le fil de ses pensées. Troy fit le point exact sur sa position : il se trouvait dans le système Ross, sur la planète Massada, dans un magnelift qui descendait le long des cinq cents mètres de la tour Metalex.

Contrairement à ce qu’aurait voulu sa taille et son prestige – un million d’employés,  deux siècles d’existence – le siège de la compagnie ne se trouvait pas sur Newark ou Brasilia, groupements où se concentrait l’essentiel du pouvoir économique mais plutôt sur la planète qui avait vu la naissance de ce vaste conglomérat minier, Massada. Elle résumait à merveille Metalex : ses immenses richesses étaient sa raison d’être et sa localisation dans le système Ross, le plus excentré des six, résumait l’éloignement de la compagnie par rapport à l’agitation perpétuelle qui régnait dans le cœur de la PanHumanité. Metalex avait été créée par les Colons lors de la Première Expansion Stellaire et elle en avait gardé la mentalité et les habitudes. Deux choses uniquement la préoccupait : fournir aux panhumains en pleine expansion les richesses contenues dans une soixantaine de planètes, de lunes et d’astéroïdes divers tout en vivant à l’écart du maelström qu’était la Grande Couronne, c’est à dire les deux systèmes centraux de Tau Ceti et Sirius. 

Il en allait de même pour Troy. Il ne faisait rien d’autre que prospecter, forer et creuser en évitant au maximum les vingt milliards d’humains qui vivaient connectés ensemble par une multitude de réseaux, à toute vitesse, en toute superficialité. Il leur préférait les sous-sols, les galeries, les souterrains, les mines. Comme pour Metalex, sa place était sur Massada, planète qu’il connaissait par cœur. Il y avait appris son métier, dans les mines Potomac, gisement presque sans fin d’or, d’argent et de platine situé non loin de l’endroit où s’était posé le deuxième vaisseau-colonie parti de Mars. C’était là qu’avait commencé sa troisième vie, la plus longue.

Dans la deuxième, la plus courte mais la plus dangereuse, il avait été soldat. Légionnaire même, dans la prestigieuse Sixième Légion – premier Manipule, neuvième Cohorte – spécialisée dans les interventions souterraines. Il avait même dirigé cette cohorte lors de la rébellion des Caves de Trondheim sur Tibesti. Pendant deux ans, il avait percé des tunnels et exploré un réseau de caves labyrinthiques aux mains de plusieurs millions de rebelles désespérés, ce qui lui avait valu à peu près toutes les décorations et les blessures possibles.

Dans sa première vie, Troy avait été un vaurien des Alvéoles de Spheris, groupement densément peuplé, insalubre et malfamé. Il avait grandi sans parents dans les bas fonds du volcan Fuji, au cœur de la centaine de milliers d’alvéoles creusées dans la roche sombre de cet ancien volcan perdu dans un cratère de mille kilomètres de diamètre, sur Spheris II. Ses parents morts avant ses quatre ans et la tante alcoolique qui l’avait élevé ensuite n’épanouirent pas en lui l’envie de fonder une famille, de s’établir comme le faisait l’immense majorité de la population.

Chacune de ses vies s’était terminé de la même façon, par une brève discussion, par une proposition faite le plus naturellement du monde, comme si la chose était anodine et allait de soi. La première – tu aimerais une place dans un orphelinat qui envoie la moitié de ses pensionnaires à la Légion ? – lui avait été faite il y a trente cinq par les Gimen, les flics fédéraux, qui l’avaient remarqué et suivi lors d’une enquête dans les profondeurs des Alvéoles sur un gang fabriquant des drogues frelatées. A force de le voir errer dans les bas fonds, ils s’étaient attaché à lui, au point de lui trouver une place dans le pensionnat Wreckminster, prestigieuse institution de charité financée par le Sénat pour aider les plus désœuvrés. Troy ne savait pas ce que voulait dire pensionnaire mais il accepta.

La seconde proposition – J’ai un poste vacant à la prospection, est-ce que cela vous intéresse ? émanait de Leandro Krivoï, déjà président de Metalex il y  quinze ans, à sa sortie de la Légion. Troy avait été séduit autant par la bonhomie sympathique et pleine d’assurance de Leandro que par la carrière qui s’ouvrait à lui.

Et voilà que, de nouveau, Leandro Krivoï, un homme parmi les riches et les influents de la PanHumanité, venait de lui faire une proposition.

« Troy, j’ai pensé à vous pour diriger l’équipe que nous allons envoyer sur Plunae, qu’en dites-vous ? »

Il tenait là son bâton de maréchal, son Graal, sa place dans le panthéon discret des mineurs de l’ère stellaire. Et la découverte de ce qui semblait être les vestiges d’une civilisation éteinte sur Laconia, principale planète du système, ne faisait qu’amplifier cette apothéose.

Troy vit le reflet du sourire qui barrait son visage sur la paroi transparente du magnelift. Pour lui qui était aussi taciturne que les pierres qu’il fréquentait depuis toujours, ce sourire était le reflet d’une intense joie intérieure.

« Metalex Tower. Hall d’entrée. Arrivée dans cinq secondes. Bonne journée, Monsieur Pierce. »

La voix féminine et agréable du magnelift sortit Troy de ses pensées avant qu’il ne s’enfonce dans la structure courbe qui courait comme un bulbe aux courbes élégantes autour du monolithe Metalex. Elle abritait une vaste cour marbrée où des fontaines et des bassins, entourés de plantes dont certaines tombaient du plafond, évoquaient plus un jardin botanique que le hall d’entrée d’une compagnie minière.

Avant de toucher le sol, Troy aperçu une silhouette familière, massive mais au pas vif. Sven Hargard, inventeur de génie, touche-à-tout un peu sorcier. Il dirigeait de manière officieuse le département R&D de Metalex. Il était aussi jovial que bavard, aussi dynamique que fatiguant. Troy l’appréciait mais là, il avait besoin de calme or se rapprocher de Sven Hargard, c’était s’en prendre pour une heure de discussion à bâton rompu sur dix sujets différents. Donc, assez peu élégamment, il l’esquiva, en sortant tête baissée du magnelift et en filant à grand pas vers les téléportes les plus éloignés de son collègue. Elles avaient toutes, à travers la PanHumanité, la même apparence : une surface sombre, lisse, froide et bordée par un cadre dorée, semblable à celui des peintures anciennes.

En approchant de la téléporte, le BIOS de Troy – pour BIological Open System, implant neuronal permettant toute sorte de connexion à distance, notamment à la Sphère – se connecta automatiquement à l’interface de commande pour sélectionner une destination. Quand il eut confirmé son choix, la téléporte vérifia son identité avant que les puissantes IAs du Centre ne sécurisent le transfert.

Moins d’une seconde plus tard, le cadre doré de la téléporte eut un léger chatoiement tandis que la surface inerte du portail s’embrasait, depuis son cœur jusqu’à ses coins, comme un diaphragme s’ouvrant sur une surface blanche et peu lumineuse. Troy ferma les yeux et avança vers ce mur liquide. L’habituelle et fugace sensation d’étouffement s’empara de lui quand il s’y enfonça. Il entendit Sven Hargard l’appeler en vain.

Par Nikko
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Vendredi 23 octobre 2009 5 23 10 2009 15:26






       Troy fit le pas suivant à trois mille kilomètres de son ami et du siège de Metalex, au cœur de Matmata, la plus
importante concentration humaine de Massada. Quarante millions d’âmes réparties dans vingt huit puits creusés dans le Haut Plateau et reliés entre eux par d’innombrables tunnels et galeries. Ils se ressemblaient tous : un long vase étroit de huit cent mètres de profondeur couronné par un dôme en verplex soutenu par un pilier central. Les Colons avaient creusés le premier puits et depuis, l’immense cité troglodytique était en expansion permanente. Un nouveau puits était en voie d’achèvement.

Les yeux clos, Troy se laissa submerger par l’ambiance du lieu où il se trouvait  et qui n’avait plus rien à voir avec celle, aseptisée et corporate, du hall d’entrée de la tour Metalex. Ici, on entendait les oiseaux chanter et on humait à plein poumon les milles odeurs des arbres, des plantes, de la nature. On pouvait même sentir un vent artificiel effleurer son visage.

Troy s’était transféré sur l’Arbre de Matmata, en plein cœur du groupement, dans le puits VIII, le plus profond – mille cinq cent mètres. Son dôme, deux fois plus large que les autres, était soutenu par une demi douzaines de piliers entre lesquels couraient des plateformes, des coupoles, des coursives, des niveaux et des escaliers de toutes tailles. De haut en bas, s’y épanouissait une forêt reconstituée, avec ses étangs, ses clairières, ses sentiers, ses cascade et ses vasques alimentés par une rivière coulant en circuit fermé. Cet arbre, en plus de servir de poumon à Matmata grâce à ses feuilles riches en chlorophylle recombinée, était le lieu de loisir privilégié des massadiens. Ils y venaient  pour marcher, se détendre, nager, peindre, courir, pêcher ou même simplement se perdre dans le dédales des branches et des niveaux. Un vent artificiel et des zones antigrav, ajoutés pour les cinquante ans de l’Arbre, permettaient de jouer au frisbee isotrope et au kitennis. Il y avait près de mille espèces végétales et animales dans l’Arbre réparties sur six cent hectares, ce qui en faisait un des hauts lieux de la biodiversité panhumaine.

Troy avait choisi cette destination pour deux raisons. Tout d’abord, car il habitait loin de l’Arbre et il voulait marcher pour penser librement, pour savourer encore et encore le tour que venait de prendre son existence. Ensuite il voulait réserver des créneaux de pêche, chose qu’il préférait faire en parlant à quelqu’un plutôt qu’en passant par son bios.

Car la pêche était sa passion et il avait une dizaine de jours devant lui pour s’y adonner. En temps normal, il aurait été ravi de cette aubaine – congés offerts par le big boss en personne – mais le temps n’était plus normal depuis qu’il avait quitté le bureau de Leandro Krivoï. Troy ne souhaitait qu’une chose, se rendre dans le nouveau système pour en commencer l’exploration mais cela n’était pas encore possible. Les savants du Centre venaient juste d’assembler le grand portail nécessaire à l’acheminement du matériel. Il fallait à présent établir la base. Certes, Troy aimait la pêche et ce, depuis le jour où il avait vu une truite sauter hors de l’eau dans les rivières de l’Arbre, il y a quinze ans. Il avait sept cannes à pêche et chacune de ses cent mouches avait été acheté avec amour et science mais là, devoir patienter en péchant, devoir ronger son frein alors que Plunae et les vestiges de Laconia lui tendaient les bras, c’était…

Après avoir réservé au guichet cinq journée de pêche dans la partie haute de la rivière, celle dévolue à la mouche, celle où le courant était fort et les truites vives et argentées, il entreprit de rejoindre son appartement. Il traversa la grande prairie verdoyante et couverte de monde qui entourait le terminal et les guichets pour gagner l’embarcadère où il prit une barge magnétique pour gagner la paroi du puits qui offrait, sous ses pieds, un vide de huit cent mètres.

Toutes les places assises étant occupées, Troy dut rester debout, la tête à moins de deux mètres d’un écran palot qui faisait défiler en silence les dernières nouvelles. En connectant son BIOS et grâce à ses implants sonores, il aurait eu le son mais Troy n’en avait pas besoin. Les images se suffisaient à elles-mêmes.

Le scandale des Joutes de Massada, provoquée par l’enquête d’une journaliste sur le monde des gladiateurs, n’en finissait plus de faire parler d’elle. Hector, grand organisateur de combats, venait de mettre fin à ses jours après plusieurs mises en accusation. Les Pirates, cybercriminels d’un nouveau genre, venaient de frapper plusieurs compagnies financières. Enfin, une retentissante faillite venait de frapper un important homme d’affaire…

Troy connaissait ce visage. C’était celui de John Philip DeBeauLieu, le deuxième actionnaire de Metalex, loin derrière Leandro Krivoï. Il se connecta au canal audio.

« … vient de l’annoncer lui-même il y moins d’une quart d’heure, lors d’une conférence de presse exceptionnelle. Le tiers de sa fortune serait parti en fumée lors de spéculations hasardeuses. John Philip DeBeauLieu va devoir se séparer d’une part importante de ses actifs pour rembourser les pertes qu’il vient d’essuyer. De plus amples précisions nous parviendront dans le courant de la journée. Restez avec nous pour… »

Troy coupa le son et se détourna de l’écran. Il oublia presque aussitôt cette nouvelle qui ne le concernait que de très loin. Pourtant, d’ici peu, les suites de cette faillite allaient se faire sentir dans son existence de la plus désagréable des façons, en assombrissant son départ pour Plunae.

 

La barque le déposa à l’entrée d’une galerie qui s’enfonçait dans le bouclier, vers un autre puits. Large de cinquante mètres et haute de trente, elle était lumineuse, bordée d’échoppes, de bars, de restaurants et grouillante de vie. Toutes les modes, toutes les classes sociales, toutes les attitudes se croisaient dans cette longue galerie souterraine. Oldies qui revisitaient une quelconque période de l’histoire du vêtement, NuPunks avec des implants de cuir et de métal à même la peau, corpocadres dont les costumes intelligents s’adaptaient à l’ambiance, colons massadiens parés de leurs tuniques sobres et fonctionnels, fashionistas arborant plus de vingt couleurs dans une débauche de vêtements, geeks – ou modernistes – à la dernière mode qui consistait non pas à porter des habits mais une combinaison moulante recouverte d’optécran souple transformant le corps en un écran de cinéma mouvant.

Une grande et fine jeune femme vêtue d’une de ces combinaisons se donnait en spectacle, seule et immobile au milieu de la foule, les bras le long du corps et le regard perdu au loin. Sur chacun de ses membres apparaissaient des fragments d’images en provenance de Plunae. Troy reconnu immédiatement la surface de Laconia pour en avoir déjà étudié les clichés des heures durant. Les images se rapprochaient peu à peu des Monts Appalaches, où se trouvaient les Caves et les Canaux qui déchaînaient les passions depuis cinq jours que leur existence avait été révélée. C’était comme un survol à basse altitude de la surface de Laconia. Un rapide coup d’œil autour de lui apprit à Troy qu’il était le seul à suivre ce qui se passait sur le corps de la jeune femme.

La première salle fit irruption sur le sein gauche, sous la forme d’un cube aux arêtes vert fluorescent qui semblait enserrer le cœur de la jeune femme. L’image se figea. Le Grand Canal, long de deux milles kilomètres, large de dix et profond de deux, s’incrusta le long de la jambe gauche. La salle principale – trois kilomètres d’arêtes sans le moindre pilier ou soutènement – se logea autour du nombril. Et ainsi de suite sur tout le corps, les quatre salles et les cinq canaux mais sans reproduire la forme qu’ils dessinaient à la surface de Laconia, celle d’un peigne à quatre dents couronnées chacune par une des quatre caves. Quand ils furent tous là, la combinaison s’éteignit, à l’exception des arêtes fluos des neuf vestiges. Un message commença alors à défiler, en partant de l’épaule gauche pour circuler dans les cubes et les pavés numériques.

 

 

PLUNAE IS OUR FUTURE

PLUNAE IS A MYSTERY

OUR FUTURE IS A MYSTERY

 

 

Il y eut une seconde de noir complet sur la combinaison après la disparition du message et avant que ne débute un autre défilé, cette fois-ci composé d’images en provenance de la Terre. Les océans, les villes, les campagnes, les Pyramides, la Grande Muraille, le Colisée, l’Amazonie, l’Antarctique, le château de Versailles, Tokyo, Macchu Picchu, New York, des tableaux, des bibliothèques, des musées, des temples, des cathédrales, des volcans, tous les lieux, toutes les époques, tout le génie humain, toute la beauté de la Terre, tout ce qui était perdu depuis près de trois siècles et qui allait bientôt réapparaître sur tous les écrans de la PanHumanité.

A mesure que la ronde des images s’accélérait, elles gagnaient en luminosité, jusqu’à noyer le corps de la jeune femme dans une pure brillance. La lumière reflua d’un coup, faisant apparaître ce second et dernier message :

 

 

EARTH IS OUR PAST

EARTH IS A MYSTERY

OUR PAST IS A MYSTERY

 

 

Puis ce fut le noir final.

Des applaudissements et des félicitations fusèrent autour de Troy qui vit que l’auditoire de la jeune femme se composait à présent d’une centaine de personnes. Il reprit rapidement sa route, tout entier pénétré par la mise en perspective que venait de faire la moderniste : la Terre et Plunae ; le passé et le futur : les origines et l’horizon.

Quand la sonde Gagarine Colombus et le vaisseau Bougainville avaient été lancées à quatre ans d’intervalle, personne ne pouvait imaginer alors le sens que prendraient ces arrivées quasi simultanées vingt sept ans plus tard. Le Berceau de l’humanité et les traces d’une civilisation extraterrestre atteints à six mois d’intervalle ! La majorité des panhumains voyaient dans cette conjonction un signe fort, un moment particulier de leur destin, celui où le passé et le futur allaient livrer une partie de leurs mystères. D’un coté, la sonde, même si elle n’avait pas de téléportes et n’allait faire qu’observer la Terre, était le premier pas en direction d’une réunion des deux branches séparées de l’humanité. De l’autre, Plunae était un jalon de plus dans la conquête de l’Espace, une confirmation que la route suivie était la bonne. Pour eux, la PanHumanité était à mi-chemin entre l’accomplissement des civilisations terrestres et les réalisations qui les attendaient dans les étoiles. 

Mais tout le monde ne se réjouissait pas autant. Certains, ceux qui avaient lutté contre l’envoi de la sonde, disaient que Plunae était une image anticipée de ce qu’était devenu la Terre, un tombeau abritant une civilisation morte. Ils voulaient oublier ce passé, cette préhistoire stellaire pour tirer un trait définitif sur la culpabilité liée à l’Accident. La Terre était morte, mieux valait l’oublier selon eux.

D’autres assuraient que des temps sombres s’annonçaient, qu’une nouvelle période de troubles et de récession arrivaient. Pour eux, la période d’essor que traversait la PanHumanité ne pouvait durer indéfiniment. L’histoire était jalonnée de crises, à toutes les époques. Les invasions barbares dans l’Empire romain, la guerre de Cent ans et la peste noire en Europe, la disparition de la civilisation de l’île de Paques, la Grande Dépression des années 1930, les Troubles dont était sortie la PanHumanité : l’histoire ne filait jamais en ligne droite, elle était faite d’accidents. La PanHumanité allait traverser une zone de turbulence après cent quarante ans de croissance et de prospérité ininterrompues. La Terre et Plunae étaient les annonciateurs de ce changement. Ces prophètes de mauvais augure rencontraient un écho croissant au sein de la population.

Troy, que la Terre n’avait jamais intéressé, regardait ces passions avec indifférence, renvoyant dos à dos les catastrophistes et les chantres du progrès et du bonheur à venir. Ils étaient l’écume d’une PanHumanité en mouvement, un grésillement dans le fond sonore de sa vie. Son attention était exclusivement tournée vers Plunae. Elle était son futur immédiat et le couronnement de son existence.

Cette idée, comme une conclusion momentanée au cours de ses pensées, fit naître en Troy l’envie de se siffler une bière bien fraîche sur la terrasse de son logement. Il hâta le pas, imaginant déjà le bruit de la bière coulant dans le verre et le pétillement de la mousse sur ses lèvres. Il allait prendre une Stellaire, une bière blonde dont les fines bulles vous caressaient le palais comme aucune autre. Un régal. Sa promenade était terminée.

Par Nikko
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Vendredi 23 octobre 2009 5 23 10 2009 15:27

 





        La première des conséquences de la faillite de John Philip DeBeauLieu se manifesta alors qu’il revenait de sa première journée de pêche, sa besace lourde des deux belles truites qu’il avait gardées pour manger avec Sven Hargard. Il l’avait invité pour le mettre au courant de sa récente promotion, celui-ci ne lui aurait jamais pardonné d’apprendre la nouvelle autrement que par sa bouche.

Troy fut mis au courant de la nouvelle quand son BIOS se reconnecta après les six heures passé dans la partie haute de l’Arbre, celle qui était isolée de la Sphère par un voile de confinement ondulatoire. Ce simple fait – passer six heures sans se connecter – en disait long sur Troy. Ce qui était un exploit hors de portée de la plupart de ses congénères, tous dépendants du flot d’informations et de nouvelles charrié en permanence par la Sphère était pour lui une simple formalité. Il avait l’habitude de passer des jours loin des réseaux, quand il œuvrait  à plus de quinze kilomètres sous terre ou sur des astres sans la moindre trace de réseau informatique.

Le BIOS fit apparaître l’information sur son écran rétinien. Elle serait passé inaperçue si Troy n’avait pas sélectionné comme prioritaires tout ce qui concernait Metalex et Plunae. La phrase brillait de mille feux sur sa rétine. Elle clignotait presque.

 

 

« Hekarius Volonté vient de racheter quinze pourcents de la célèbre compagnie minière Metalex. »

 

 

Troy parcourut rapidement l’article pour y trouver confirmation de ce qu’il avait anticipé en découvrant le titre. John Philip DeBeauLieu, acculé à la vente suite à ses déboires boursiers, avait rapidement trouvé un acheteur pour ses parts dans Metalex. Ce qui étonnait le monde de la finance, c’était qu’une telle déroute arrive à un gestionnaire aussi avisé que DeBeauLieu. Il avait toujours été considéré comme un spéculateur attentif et circonspect. Il était le second actionnaire de la compagnie, après Leandro Krivoï qui restait toujours largement majoritaire. De l’avis de tous, il s’agissait d’un coup de tonnerre dans le ciel paisible de Metalex. En effet, ses statuts donnaient un droit de regard et de nomination à tout actionnaire possédant plus de un huitième – soit 12,5% – du capital. DeBeauLieu, formé à la même ancienne école que Krivoï, proche de lui en affaire comme en amitié, avait une confiance aveugle dans le directeur de Metalex et n’avait jamais remis en question ses choix. Rien n’était moins sûr avec le nouvel actionnaire, Hekarius Volonté, aussi appelé l’Homme Doré.

S’il n’y avait pas Plunae, la sonde Gagarine-Colombus et leur cohorte d’émissions et dossiers spéciaux pour truster les sommets de l’actualité depuis plusieurs semaines, ce serait lui, l’Homme Doré, qui aurait les honneurs des médias. Il défrayait régulièrement la chronique avec son incroyable réussite en affaire, sa vie somptueuse, ses conquêtes féminines et ses frasques en tout genre.

En moins de quinze ans, grâce à un redoutable sens de la spéculation et de l’initiative, il s’était constitué un empire économique qui l’avait hissé parmi les individus les plus riches de la PanHumanité. Il possédait HelioSun MediaCorp, une chaîne de média en pleine expansion, WARP/PIAS, une maison de disque, RichesseRock, une fabrique de stations orbitales de luxe, DeFayette Incorporated, un groupe de travaux publics, sans compter ses diverses participations dans une multitude de groupes dont Metalex, depuis quelques heures.

Le plus surprenant dans cette ascension fulgurante était qu’il ne planait aucun soupçon de fraude, d’abus de pouvoir, de corruption ou d’une quelconque irrégularité que ce soit. Les autorités financières et économiques de plusieurs groupements s’étaient penchées sur ses nombreuses activités sans jamais y trouver rien à redire, ce qui rendait encore plus éclatant son succès.

Non content d’accumuler les succès économiques, Hekarius Volonté collectionnait aussi les femmes. Lors des douze derniers mois, il avait été vu en compagnie de Jarinza Metahuatec, égérie nurock qu’il avait fait signer sur un de ses labels, de Liz Sodhingor, actrice aux rôles sulfureux et enfin, en compagnie de Naya et Phelia, deux tops inséparables qui cultivaient le look panthère/jaguar. Inséparables jusqu’où ? était une des questions que se posaient à peu près tous ceux qui posaient leur regard sur elles. Le sourire flamboyant de Hekarius à chaque fois qu’on le voyait ensemble semblait être un début de réponse.

Il collectionnait aussi les œuvres d’art anciennes, les armes, les propriétés de luxes. Rien ne lui résistait car l’argent coulait à flot. Il y a une quinzaine de mois, il avait à son tour succombé à la mode de la pigmentation dermique en choisissant la teinte qui lui avait valu son surnom d’Homme Doré. Des pieds à la tête, qu’il avait rasé depuis, Hekarius Volonté avait la couleur de l’or, ce qui ne le rendait que plus visible au sein de cercle très fermé du gotha médiatique de la PanHumanité, où il occupait dorénavant une place centrale.

C’était donc lui qui venait de s’immiscer, sans crier gare, dans le capital de Metalex. Dans quel but Quels étaient ses plans futurs ? conjectures des journalistes ne faisaient que rebondir sur la dorure impeccable et le sourire parfait de l’Homme Doré. Pour dire les choses sans fard, personne n’en avait la moindre idée.

Pour sa part, Troy n’augurait rien de bon de cette intrusion surprise. Ce n’était pas le côté people ou icône médiatique de l'Homme Doré qui le dérangeait mais plutôt ses pratiques économiques. Elles n’avaient rien à voir avec les principes de Krivoï et de ses prédécesseurs. Metalex était issu de l’époque des Colons, de l’époque où les humains exilés ne pensaient qu’à une chose : bâtir un nouveau monde pour oublier l’ancien. C’était un groupe qui ne cherchait pas le rendement ou le bénéfice mais plutôt à servir les humains dans leur expansion stellaire. Ils avaient besoin de richesses du sol et Metalex les fournissaient sans avoir le profit comme horizon. A contrario, l'Homme Doré appartenait aux nouvelles générations d’entrepreneurs qui avaient pour modèle le libéralisme terrestre d’avant l’Accident. Des conceptions, des pratiques si opposées qu’elles interpellaient profondément Troy. Que pouvait bien vouloir cet homme en prenant pied dans une société qui se réclamait de principes opposés aux siens ?

Il eut rapidement des éléments de réponse, notamment par l’intermédiaire d’une femme qui incarnait son fantasme féminin le plus abouti. Une beauté non pas à couper le souffle mais à lui couper le souffle. Elle se présenta aux portes du Sentier – il habitait une communauté close et gardienné sur le Bouclier, entre les puits – un matin avant qu’il n’aille à la pêche.

Le visiophone la modélisa de plain pied, par écran interposé. Avant de lui répondre, il prit le temps de la détailler. Elle avait une bonne trentaine d’années, la peau sombre – une moitié d’Afrique, un quart de Madagascar et un dernier indien, selon une estimation rapide de Troy –  une crinière léonine, des yeux de velours, une gorge généreuse et un postérieur qui tendait à merveille l’étoffe de son tailleur coupé à la dernière mode, dans une toile moirée et indéchirable. Son charme tapait en plein dans le mille. Elle était parfaite aux yeux de Troy. Il imaginait sans mal sa peau, son odeur, son corps nu sur un lit, ses hanches entre ses mains, ses fesses…

« Oui, fit-il en envoyant le son et non l’image.

- Troy Pierce ?

- Lui-même. »

Elle n’aimait pas parler à un micro, cela sautait aux yeux.

« Je suis Thalia Griffin, journaliste free lance. Je souhaiterai vous poser quelques questions, si vous n’y voyez pas d’inconvénient. »

Troy fronça les sourcils. Il n’aimait pas les journalistes. Des fouines intéressées par le sensationnel et non par la réalité des choses. C’était eux qui faisaient tourner la grosse machine médiatique, qui alimentaient la Sphère en ragots, rumeurs et autres nouvelles à sensations. Cette jeune femme, aussi sexy soit-elle, venait d’écoper d’un sérieux handicap dans l’esprit de Troy.

Il fit une rapide incursion dans la Sphère pour voir ce qu’il pouvait apprendre sur elle. Elle était effectivement journaliste free lance et plusieurs de ses articles avaient attiré l’attention sur son nom, notamment une enquête sur des pratiques de recrutement proches du harcèlement sexuel dans le monde de la mode. Elle avait travaillé pour les plus grands groupes : VoxPopuli, Starnews, ABC1 ou encore HelioSun MediaCorp, particulièrement depuis deux ans. Depuis l’essor du groupe, à vrai dire. C’en était plus qu’il ne fallait pour Troy qui avait déjà relié entre elles tous ces choses.

« C’est à quelle sujet ? »

Il la vit en proie à l’hésitation  l’espace d’un instant.

« A propos de votre récente affectation sur Plunae… »

Elle laissa sa phrase en suspens. Troy s’y attendait. Si elle avait vu le hochement de tête entendu de son interlocuteur invisible, elle aurait compris qu’il valait mieux faire demi-tour sur le champ.

Journaliste, des questions sur Plunae, une filiation possible avec Hekarius Volonté : l’affaire était entendue pour Troy. D’une part, sa présence signifiait que l'Homme Doré avait organisé une fuite car jamais Leandro Krivoï ou Sven Hargard n’auraient laissé filtré l’information. D’autre part, en lui envoyant cette bombe parfaitement calibré sur ses désirs – ils avaient du fouiller dans sa vie privée pour savoir quelle femme lui envoyer – ils avaient essayé de le manipuler par l’entrejambe.

« Et bien vous faites fausse route, dit à voix basse Troy, après avoir bloqué le micro. »

Il pensa un instant la faire rentrer, la mettre dans son lit, s’amuser toute la nuit avant de la renvoyer bredouille le lendemain mais il se ravisa au dernier moment. Un traceur nanotech pouvait très discrètement passé de ce délicieux corps au sien sans qu’il s’en rende compte au cours d’une nuit comme celle qu’il voulait passer avec elle.

Troy ne la fit donc pas entrer chez lui. Il la regarda se débattre, se vendre, lui promettre qu’elle serait rapide, qu’elle préserverait son anonymat. A mesure qu’elle faisait des pieds et des mains pour obtenir l’interview, elle perdait contenance. Ce spectacle réjouit Troy.

« Puis-je au moins savoir pourquoi vous refusez aussi fermement de me recevoir, monsieur ? tenta-t-elle une dernière fois d’une voix miel et caresse.

- Oui, vous le pouvez. Vos concurrents m’ont fait une meilleur offre. Au revoir, mademoiselle Griffin. »

Puis il mit fin à la communication. Il avait tout à fait conscience d’agir comme un sauvage mais il n’avait pu résister à l’idée de lui signifier tout le bien qu’il pensait d’elle et de gens qui la mandataient.

En trois jours, il y avait eu le rachat d’une partie de Metalex puis cette journaliste, avec, à chaque fois, en arrière plan, Hekarius Volonté. Troy fronça les sourcils. Cela lui plaisait de moins en moins.

 

La dernière des conséquences de la faillite de John Philip DeBeauLieu, la plus fâcheuse, fut annoncé à Troy par Leandro Krivoï en personne, sous la forme d’un message holo confidentiel. Troy en accusa réception puis le transmit au réseau local de son appartement.

« Obscurité puis lecture, dit-il ensuite à voix haute. »

Les lumières s’éteignirent et une image 3D du président de Metalex fit son apparition au milieu de la pièce. Une chose frappa immédiatement Troy : toute trace de l’habituelle bonhomie de Leandro Krivoï avait disparu de son visage. Pour la première fois depuis qu’il lui avait serrée la main quinze ans auparavant, il semblait grave.

« Troy, comme vous le savez déjà, Metalex, notre compagnie, ma compagnie, vient de voir un sixième de son capital passer d’une main dans une autre. Et pas n’importe laquelle, non. Celle d’Hekarius Volonté, personnage un peu trop haut en couleur à mon goût. Nous exerçons, lui et moi, la même profession mais de manières tout à fait différentes. Il cherche à tirer le plus large profit des biens qui lui passent entre les mains là où je suis encore pétri des principes des Colons. J’ai soixante dix ans, que voulez-vous ! Je suis un dinosaure comparé à ce bolide hypermédiatique. Mais vous savez cela aussi bien que moi. Vous m’avez déjà entendu discourir sur le sujet et je ne vous ai pas envoyé un message pour vous faire part des énièmes élucubrations d’un vieux fou. J’ai une chose à vous apprendre. Elle concerne Plunae… Je vous sens vous raidir, mon ami mais n’ayez crainte, elle ne remet absolument pas en cause votre départ ou notre affaire. Il s’agit plutôt d’un petit grain de sable qui fait crisser les dents, d’un léger contretemps. Vous n’êtes pas sans savoir que les quinze pourcents que détient l'Homme Doré lui donnent quelques droits, notamment en ce qui concerne les nominations au sein de la compagnie. Et bien figurez-vous qu’il vient d’exercer son droit, en nommant un des siens responsable de la sécurité et de la logistique sur notre base laconienne. L’homme en question, un certain Guido Schneider, est un proche de Volonté depuis plusieurs années mais il est difficile d’en savoir plus à son sujet car il semble être d’une rare discrétion. Je n’ai pas encore une idée très précise de la façon dont ils pourront interférer dans nos affaires mais je ne présage rien de bon pour nous. Je vous tiendrais au courant dans quelques jours, quand vous nous reviendrez. Voilà pour l’essentiel. Je tenais à vous en informer moi-même. Certes, c’est une belle épine qui vient se ficher dans notre pied mais n’oublions que ce pied va fouler de nouvelles planètes. Là est l’essentiel, là est ce que nous ne devons pas perdre de vue. Bien à vous mon cher Troy. »

Leandro Krivoï hocha légèrement la tête avant de disparaître de l’écran. Troy y voyait plus clair à présent, même si c’était dans un tableau soudainement assombri. L'Homme Doré voulait coûte que coûte ses entrées sur Plunae. Lui qui brillait depuis de longs mois au firmament de la PanHumanité, lui qui avait un appétit insatiable pour la nouveauté, la gloire, l’éclat ne pouvait décemment rester à l’écart de ce qui se passait sur Plunae. Il avait donc saisi l’occasion qui s’était présentée avec la ruine de DeBeauLieu pour prendre pied dans le nouveau système. A bien y regarder, cela n’étonnait pas Troy. La démarche était habile et illustrait la redoutable efficacité d’Hekarius Volonté.

 

Deux nuits avant son départ, Troy passa une bonne partie de la nuit dans un transat sur sa terrasse, à contempler le ciel à travers la paroi en verplex du dôme situé trente mètres au-dessus de lui. Il voulait savourer sa dernière nuit avant de gagner Plunae mais n’y parvint pas. Son esprit ne pouvait se détacher d’Hekarius Volonté, de cette journaliste qui avait déjà du approcher un autre partant pour Plunae, de ce Guido Schneider qui allait regarder par dessus son épaule pour tout rapporter à son maître. Troy les percevait tous les trois comme des nuages sombres à l’horizon, comme des obstacles au loin sur la route. Pour la première fois de sa vie, il avait un mauvais pressentiment.

Par Nikko
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Vendredi 23 octobre 2009 5 23 10 2009 15:35

La flic

Plunae – 6 jours


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Aretha Williams, aux commandes d’un jetcar banalisé du commissariat de Grand Central qui fonçait à toute allure vers le lieu d’intervention, chantait les paroles du morceau que la sono de l’habitacle diffusait à plein volume.

 

 

Until the colour of a man's skin

Is of no more significance

than the colour of his eyes

Me say war

 

 

Quand Aretha avait entendu l’appel d’urgence sur la fréquence ouverte de Grand Central, cette chanson – War de Bob Marley – lui était immédiatement apparue en tête. Elle appréciait ce song-writer jamaïcain du XXième siècle depuis toujours et connaissait à peu près tous ses textes par cœur.

Ce morceau, un de titres emblématiques du chanteur, était la reprise d’un discours de l’empereur éthiopien Hailé Sélassié à l’ONU, chétif ancêtre du Sénat PanHumain. War était un vibrant plaidoyer pour l’égalité des hommes sur Terre car, à l’époque, être noir ne signifiait pas la même chose qu’être blanc. Les blancs avaient le pouvoir et les richesses alors que les noirs vivaient sous leur dépendance, pour faire court. Situation impensable aujourd’hui car il y avait eu un tel métissage depuis l’Accident que la notion de couleur de peau ne signifiait pas plus, justement, que la couleur des yeux.

Cette chanson avait fait irruption dans l’esprit d’Aretha quand les premières images du gang étaient arrivées au commissariat : les Blue Arlequins, adeptes de la pigmentation dermique, arborait sur tout le corps un beau bleu primaire tirant sur l’azur, avec une nuance plus sombre pour les cheveux. Elle aurait aimé voir la réaction de Bob Marley et du Négus éthiopien devant cette couleur de peau.

 

Aretha avait du batailler ferme pour rejoindre le groupe d’intervention. Son supérieur, l’élégant et plein d’entregent capitaine Jean S Warrior, avait tout d’abord opposé une fin de non recevoir quand elle avait surgit dans son bureau en demandant l’autorisation de se joindre à ses collègues. Il avait ensuite plié sous le poids de ses arguments, exposés avec sa fougue et son énergie habituelles. D’une part, sa mise à pied arrivait à terme dans un mois et elle avait besoin d’exercice ; d’autre part, elle connaissait par cœur ce genre de gang spécialisé dans l’arterrorisme.

« Ok, Williams. Prenez un véhicule et suivez Frazier. Mais attention, pas de vagues et on reste aux ordres de Frazier. Suis-je clair ?

- Vous l’êtes, cap’taine, confirma-t-elle, en fermant la porte dans un volte-face qui fit voler ses fines dreadlocks autour de son noir et ingrat visage. »

Trois minutes plus tard, elle était dans le jetcar et programmait le morceau de Bob Marley malgré l’interdiction formelle d’écouter de la musique lors d’une intervention. Elle ordonna ensuite au pilote automatique de suivre la colonne de jetcar loin devant elle, le temps qu’elle enfile son gilet pare-balles et sélectionne le mode stunning de son Glock-Wesson 9.2 en le mettant à pleine puissance – les arterroristes n’étaient pas des enfants de chœurs.

Les Blue Arlequins avaient pris pour cible l’antenne locale du groupe média HSMC, autrement dit HelioSun MediaCorp, nouvelle venue bruyante et hyperactive dans le paysage média de la PanHumanité, propriété autant que jouet de l’Homme Doré, lui aussi bruyant et hyperactif.

L’arterrorisme : un classique depuis une dizaine d’années, un mélange explosif d’art et de violence, avec pour but non pas l’argent, l’information ou une quelconque revendication politique mais plutôt l’envie de semer un joyeux désordre créatif, selon les termes du premier arterroriste et théoricien de ce mouvement postanarchiste, Salvatore DaDaLi. Il s’était fait connaître en libérant tous les animaux du zoo orbitale de Brasilia à travers un portail distrans, après les avoir coloré en violet et jaune. A la juge qui lui avait demandé ce qu’il trouvait de joyeux aux vingt morts générés par ce happening et les deux suivants, il avait répondu que la mort étant notre seule certitude, il fallait apprendre à en rire. Réponse qui suffit pas à convaincre les jurés de son procès. Il purgeait à présent une peine de soixante quinze ans dont quarante incompressibles à manœuvrer et remplir les immenses péniches à hydrogène sur la géante gazeuse Quebec, système Ross, avec de nombreux autres condamnés. Une des particularités du système carcéral panhumain était de confier aux détenus des travaux d’utilité générale, afin de ne pas les laisser en marge et de leur donner une chance d’être utile à la société, de se racheter. Il n’y avait plus de prisons au sens terrestre du terme mais uniquement des colonies pénitentiaires de travaux d’utilité commune, selon la dénomination officielle.

Après cette incartade dans ses pensées, Aretha se brancha sur le flot d’informations émanant de Grand Central pour en isoler celles concernant l’intervention en cours. Le gang était inconnu jusqu’à présent, dans le groupement comme sur un autre. Non content d’avoir investi les locaux d’HSMC, ils se servaient à présent des installations pour diffuser un cartoon où des clowns bleus zigouillaient des caricatures de sénateurs et sautaient des caricatures de sénatrices à grand renfort d’onomatopées et d’expressions à la Tex Avery.

Quelques secondes après l’alerte, les cyberflics du troisième étage de Grand Central avaient lancé un raid pour tenter de mettre un terme à la diffusion mais ils s’étaient heurté à un blindage de type Glace Noire, l’équivalent virtuel d’un mur d’acier de dix mètres. Elle était si dense et si profonde qu’elle nécessitait une IA à temps plein pendant plusieurs minutes pour être percée. Or, niveau IA, le département de police d’Harbour Large était mal fourni voire très mal fourni. Donc une intervention terrestre et humaine était nécessaire, d’autant plus qu’une bombe avait déjà explosée sur place, rendant impraticable l’entrée de l’antenne locale d’HSMC. Des clowns certes joyeux mais qui ne rigolaient pas le moins du monde.

Pour un premier retour à la Rue après une vingtaine de mois de bureau et de paperasseries, Aretha ne pouvait espérer mieux que ces Blue Arlequins. Elle connaissait par cœur ces gangs et leur modus operandi pour les avoir traquer pendant deux ans. Ils étaient d’ailleurs indirectement à l’origine de sa mise à pied. C’était suite à une intervention en solo et sans l’accord express de sa hiérarchie qu’elle avait grillé la couverture d’un agent fédéral et fait capoter plus d’un an d’enquête. Ce qui lui avait sauvé la peau, c’était le fait indéniable qu’Aretha était irremplaçable au sein des forces de police du groupement. Elle connaissait comme sa poche tous les quartiers les plus chauds, elle appelait par leur prénom plus d’un gros bonnet de…

« Williams ? Ici Frazier. »

Canal prioritaire. La musique cessa sur-le-champ, l’image sur le pare-brise/écran grésilla pour se fixer sur le visage de l’officier, en casque et tenue anti-émeute.

« Je te reçois.

- Bien. Content de t’avoir avec nous, Williams. T’as besoin de te décrasser. Deux choses. Tout d’abord, la joue pas solo. C’est pas reco…

- Et la deuxième ? demanda-t-elle pour couper court à tout sermon.

- A ta mine réjouie, je vois que tu m’as compris, Aretha. La deuxième, c’est ton avis sur la situation.

- Leur Black Ice… Ce ne sont pas des débutants. On a affaire à des gens entraînés et organisés…

- Ton avis sur la situation, ca veut dire surprend-moi pas endors-moi !

- S’ils sont capables d’aligner une telle Glace, alors il faut s’attendre à ce qu’ils aient un techie très performant, qui doit même pouvoir entendre notre… Que pasa ? »

Sur son pare-brise, Aretha vit Frazier hocher la tête et changer d’attitude.

« A tous. Une Bertha vient de faire son apparition sur le toi du bâtiment. On grimpe dernier étage et on fonce. Terminé. »

Il ne prit même pas la peine de terminer sa conversation avec Aretha.

Une Bertha : argot flic pour désigner l’artillerie lourde employée par les gangs et autres intervenants de l’industrie du crime. En général un joujou qui ne payait pas de mine, bricolé avec les moyens du bord mais capable de vous rayer de la carte en quelques coups un immeuble de dix étages.

Le dernière étage : même registre sémantique. Dans un monde où la circulation se faisait non seulement dans les deux sens mais aussi sur plusieurs niveaux, grimper au dernier étage signifiait gagner le dernier niveau de circulation, le plus rapide, réservé aux forces de police et aux ambulances. Harbour Large, de par son étendue – cinq cratères agglomérés pour une superficie de dix mille kilomètres carrés –  et ses nombreuses lignes de magnetram aérien, se permettait le luxe de n’avoir que deux fois deux voies de circulation sur trois niveaux. Un groupement voisin, les Ruches de Dubaï, avait jusqu’à quinze niveaux de circulations.

Donc grimper dernier étage et foncer. Aretha posa ses mains sur le volant du véhicule. Elle pensa manuel et une petite décharge parcouru la paume de ses mains, alors qu’elle se câblait sur l’ordinateur de bord. Une seconde après, la poussée du réacteur ventral la propulsa vingt mètres plus haut. Deux petits ailerons sortirent pour stabiliser le véhicule, qui retrouva les cinq autres pour s’élancer pleins gaz vers les studios HSMC.

Harbour Large. L’altitude prise par le jetcar offrait une vue incomparable sur le cœur de ce groupement de près de trente millions d’habitants. A droite, à quelques kilomètres, le Reservoir Lake, avec une myriade de voiles et d’embarcation en tout genre naviguant autour du pilier principal du dôme où s’enroulaient les dizaines de toboggans de la base de loisir CascadeCrique. A gauche, devant, derrière, des centaines de blocks, immeubles de la taille d’un pâté de maisons, hauts d’une douzaine d’étage et abritant commerces, bureaux et habitations. Tous étaient couronnées de jardins, de piscines, de restaurants, de terrains de sports, de cinémas, de squares, de tout ce qui faisaient la vie publique et le charme de ce groupement. Des arches, des ponts, des coursives enjambant les deux premiers niveaux de la circulation permettaient de circuler de blocks en blocks. Seuls dépassaient de ce foisonnement de terrasses les piliers secondaires du dôme, les lignes et les stations du magnetram que des magnelifts reliaient aux blocks. Au dessus d’eux, à plus de cinq cents mètres, la paroi en verplex du dôme filtrait la lumière du puissant soleil de Tau Ceti…

L’écran du communication apparut en grésillant sur le pare brise juste avant qu’Aretha ne se mette à dériver dans ses pensées, chose qu’elle ne faisait jamais mieux que lors qu’elle fonçait à soixante mètres au-dessus de la mêlée, à toute allure.

C’était Frazier. Son visage entier était un signal d’alerte.

« Nos amis viennent de se servir de leur canon. Sous ses allures de vieux tromblon, c’est un canon à sodium classe 3. Ils viennent de cratériser deux places de parkings ainsi que les deux véhicules qui les occupaient. »

 

Par Nikko
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Vendredi 23 octobre 2009 5 23 10 2009 15:37






         Les studios HSMC se trouvaient dans les Hauteurs de Harbour Large, là où les blocks étaient moins hauts, plus luxueux et réservés aux cabinets d’avocats, aux corpocadres et aux galeries d’arts, endroits où la police intervenait bien moins souvent qu’ailleurs. Aretha ne voyait qu’une raison pouvant pousser un groupe média de la taille d’HSMC à installer une antenne dans les Hauteurs : une conséquente ristourne sur les impôts et taxes consentie par le Groupement car, pour dire les choses rapidement, il ne se passait jamais rien dans ce coin là de l’Univers. C’était principalement ce manque d’activité qui avait conduit ses supérieurs à muter Aretha dans le commissariat de Grand Central, pour parfaire la mise à pied administrative : là, il était très difficile de faire des vagues.

Elle posa son véhicule à côté de celui de Frazier. Il portait la tenue d’intervention, avec exoarmure souple et casque à visière tactique, relevée pour le moment. Elle laissait voir un visage de flic et des yeux de flic, opiniâtre et tenace. Il attendit à peine que l’escouade – pareillement blindée, exceptée Aretha – soit regroupée autour de lui pour commencer.

« Bon, nos clowns sont à trois blocks de là. Ils sont entre huit et quinze, d’après les images et les témoignages, avec un Sodium classe 3 et l’artillerie habituelle. Grand Central vient de me faire parvenir les analyses des vidéos de surveillances. Ils ont fait sauté l’entrée principale. Elle est HS mais, heureusement, ils semblent avoir négligé les communications entre les studios et le reste du block. Nous allons donc faire irruption chez les voisins pour aller dire bonjour à nos amis les clowns. Manœuvre habituelle. Deux équipes d’intervention, celle de Laurentii et la mienne et une équipe de soutien feu, celle de Kenisa. Des questions ?

- Oui, fit Laurentii, une grande tige musclé, si on voit une belle voisine, on sort aussi notre artillerie ? »

Discret rire général. Même Frazier hocha la tête, comme pour montrer qu’il approuvait le trait d’humour.

« Confiscation de vos armes si elles sont utilisées à mauvais escient, répondit-il, pince sans rire avant de poursuivre en regardant Laurentii. N’est-ce pas monsieur l’homme marié ?

- Pourquoi est-ce qu’on arrose pas les studios depuis un véhicule d’appui tactique ? demanda un policier inconnu d’Aretha.

- Pour deux raisons. Primo, à cause des otages. Il y en aurait une quinzaine à l’intérieur. Deuxio, à cause des assurances qui feraient sauter nos finances si jamais on rayait de la carte les studios HSMC sans une salement bonne raison de le faire. »

Voilà qui rendait amère Aretha : devoir intervenir sous la menace d’une Bertha classe 3 pour ne pas prendre le risque de fâcher les assurances. Elle avait aussi une question.

« Et si les vidéos sont trafiquées ? S’il nous tendent un guet-apens ? Ce pourrait tout à fait être une blague du niveau de ces clowns. »

Aretha vit Frazier prendre sur lui pour ne pas démarrer au quart de tour face à une question qui était en partie destiné à le faire démarrer au quart de tour, elle l’aurait volontiers reconnu. En partie seulement car ce genre de mauvaise plaisanterie était exactement du goût des arterroristes.

« Les experts de Grand Central sont formels, les images sont authentiques. Il faudrait une IA de classe 3 au moins pour falsifier en si peu de temps plusieurs minutes d’archives en provenance des caméras de surveillance. Là, les archives vidéos ont été récupérées quelques secondes après l’alerte, selon la procédure normale. A ce propos, poursuivit-il à l’attention d’Aretha, l’air entendu, tu vas partir avec Burrell et Diaw pour inspecter les égouts voir si nos amis n’ont pas laissé un techie ou quelques clowns pour couvrir leurs arrières…

- Je…

- Tout d’abord, la coupa-t-il sèchement, ta mise à pied se termine dans un mois. Ca la foutrait mal auprès des médias et de la hiérarchie qu’il t’arrive quoi que ce soit avant la fin. Ensuite, tu manques d’entraînement or il risque d’y avoir du sport. Et il est hors de question que je mette en danger la vie de l’un de mes gars. Est-ce clair ? »

Il avait doublement raison. Elle opina du chef à contrecœur. L’idée de descendre dans les égouts avec deux bleus ne l’enchantait guère mais elle ne pouvait s’attendre à plus pour un retour sur le terrain. Elle dévisagea Burrell et Diaw. Deux jeunes, deux impatients d’en découdre. Ils semblaient ravis d’avoir comme partenaire une des légendes de la police d’Harbour Large. C’était toujours cela de pris, pensa Aretha : de jeunes recrues sous le charme sont toujours plus obéissantes, plus coopératives.

Sa réponse au est-ce clair ? de Frazier fut noyée par le bruit du passage à basse altitude, entre les blocks, d’un jetvan aux couleurs du groupe HSMC. L’œil aguerri d’Aretha nota la présence d’un bulbe dorsal qui abritait, neuf fois sur dix, un générateur de champ de confinement qui permettait de résister au feu, aux chocs, aux Bertha en tout genre. C’était le jetvan pour les interventions périlleuses. Une chance pour HSMC : la retransmission en direct d’un happening arterroriste, d’une prise d’otage, de l’intervention de la police valait de l’or dans la course permanente aux meilleurs taux d’audience. Le groupe média était assuré d’occuper les devants de la scène ce soir.

 

La suite, jusqu’à ce qu’Aretha et les deux bleus descendent dans les égouts, fut une succession rapide de gestes habituels : demande par Frazier de renfort pour disperser les foules, sécuriser les environs et prévenir les riverains, brouillages des communications hormis celles entres policiers et, enfin, vérification des munitions, des armures et des fréquences le contact radio des équipes.

L’équipe d’Aretha fut la première à descendre. Au préalable, par son BIOS, elle avait contacté les services de la voirie du groupement pour obtenir un déverrouillage de la plaque d’égout la plus proche ainsi qu’un accès prioritaire aux différents capteurs sensorimétriques qui s’y trouvaient. Si un techie était à l’œuvre dans les parages, il n’aurait aucun mal à falsifier toutes les mesures mais il s’agissait de la procédure habituelle…

Elle passa la première, suivie de Burrell puis de Diaw, porteur de l’arme de gros calibre, avec balle perforante haute vélocité. Le terme égouts était mal approprié pour décrire le réseau qui doublait sous terre les rues, avenues et boulevards de la surface. Il s’agissait plutôt d’un vaste ensemble de canaux et coursives très bien entretenus où l’on pouvait se tenir debout la plupart du temps. Les eaux propres et usagés circulaient dans des conduites fermés, ainsi que les réseaux d’électricité et de communications. Des caméras et des spots lumineux étaient fixés tous les dix mètres.

Par le biais du BIOS, ils envoyèrent dans leur visière tactique le plan détaillé des lieux, sur lequel ils apparaissaient comme des curseurs mobiles. Ils approchaient d’un carrefour dont les trois branches face à eux menaient à l’antenne locale d’HSMC plus ou moins directement.

« Vous le sentez comment ? demanda Aretha en sous-vocalisant dans son casque, autant pour avoir leur avis que pour connaître leur analyse de la situation.

- A gauche, fit Diaw sur le même mode, on rejoint l’avenue Sepanski. Elle est en travaux depuis plusieurs semaines en surface. Ca doit s’en ressentir dans les égouts.

- Bien vu, Diaw. Je ne savais pas.

- Ma petite amie y habite !

- La voie de droite nous mène vers les bords du cratère, là où les rues sont étroites et bien moins fréquentés qu’ailleurs. M’est avis que c’est la même chose pour les égouts.

- Bien pensé les bleus. On prend à droite alors. »

Lui aurait-on refilé des bleus prometteurs capables d’initiatives et non pas figés dans son dos par la peur de faire une bourde devant elle ou de se prendre une balle ? Elle n’osait l’espérer.

Un grésillement se fit entendre dans ses oreilles, suivi de la voix de Frazier.

« Nous nous élançons. Tout est OK de votre côté ?

- Tout est OK, capteurs calmes, rien ni personne en vu.

- Bien reçu. Nouveau point dans deux minutes. Terminé.

- Bien reçu. Terminé. »

 

Deux minutes plus tard, alors qu’ils venaient de sonder une galerie et qu’ils entamaient un contournement large du block abritant les studios HSMC, la voix de Frazier se fit entendre avant d’être brutalement interrompu, comme un fil tendu qui rompt soudainement.

« J’ai perdu le signal de Frazier, sous-vocalisa Aretha à l’attention des deux bleus. Et vous ? Terminé »

Il en allait de même pour eux.

« Williams ? »

Nouvelle interruption dans le casque mais en provenance du BIOS et non du canal tactique de la mission. C’était Warrior, proche de la panique.

« Oui ?

- Ca dérape là-haut. Ce ne sont pas des clowns mais des mercenaires suréquipés. Frazier et Joshuell sont morts. Vous faites demi-tour et vous rappliquez…

- Images truquées ? demanda Aretha, incapable de retenir cette question.

- Je ne vois rien d’autres, Williams, mais ce n’est pas le moment. Ne prenez aucun risque inutile,  les renforts arrivent. Terminé.

- Terminé, conclua-t-elle en gardant pour elle qu’elle n’avait pas vraiment l’habitude de prendre des risques inutiles. »

Glace noire impénétrable, canon à sodium classe 3, images falsifiées à la perfection en quelques minutes : soit les arterroristes avaient beaucoup évolués en deux ans, soit les Blue Arlequins étaient un peu plus que des arterroristes. Quoi qu’il en soit, Aretha n’avait jamais eu affaire à un tel professionnalisme.

Elle se retourna vers les deux bleus qui n’avaient rien entendu de cette discussion sous-vocalisée. Elle les jaugea un instant, pour essayer d’anticiper leur réaction devant ce premier vrai baptême du feu où ils avaient un chance plus que significative d’y laisser la peau.

Quand Aretha eut décidé en son for intérieur qu’ils semblaient solides malgré le manque d’expérience, elle leur exposa la situation. Elle eut l’impression de les sentir déglutir de peur, la gorge soudainement sèche.

« Les renforts arrivent. On remonte, vous me suivez, personne ne joue les héros et…

- Là-bas, fit Diaw, oubliant la sous-vocalisation, en désignant du doigt le fond de la galerie derrière sa supérieure. »

Impossible, pensa Aretha. L’ensemble de ses capteurs – mouvement, chaleur, RX, amplificateur de lumière – étaient muets. Ils n’indiquaient rien d’autre que le noir et le silence autour d’eux.

Puis elle comprit. Son casque n’indiquait rien non pas car il n’y avait rien à indiquer mais car il était hors service. Une grenade CEM – pour confinement électromagnétique. Du matos très rare, très cher et extrêmement difficile à se procurer. Aretha n’en avait jamais eu entre les mains, elles étaient réservées aux troupes d’élites. C’était une grenade silencieuse et indolore dont l’onde de choc bloquait toutes les ondes et les machines électroniques dans un rayon de quinze à vingt mètres, rendant inopérant tous les capteurs, toute la précieuse électronique de son casque.

Et qui disait grenade CEM disait lanceur de grenade CEM. Aretha fit un roulé boulé vers le mur de la galerie avant qu’un déluge de feu n’illumine la scène. Elle vit trois fleurs de lumière éclorent autour de trois fusils d’assauts. Elle répliqua en arrosant la galerie devant elle d’ondes étourdissantes avec son Glock-Wesson réglé sur faisceau et, heureusement, insensible aux grenades CEM.

Sur sa droite, Burell fit rouler une lightball qui permit d’y voir plus clair. Deux hommes étaient à terre, un Arlequin et Diaw. Aretha rampa le plus discrètement possible jusqu’à lui pour vérifier le biomoniteur implanté dans son poignet. Tous ses voyants étaient rouge. Diaw était mort.

Aretha se sentait comme souris prise au piège. Elle était à la merci de clowns hyperviolents et suréquipés et elle ne pouvait rien faire. Rares étaient les fois où elle s’était retrouvée dans cette situation. Elle bouillonnait.

Puis le déluge reprit de l’autre côté de la galerie, avec d’autres munitions car, cette fois-ci, il y eut le son en plus de la lumière, un bruit assourdissant répercuté par les voûtes des égouts mais heureusement amoindri par le casque et ses implants audio.

Aretha eut le réflexe de s’abriter derrière le corps de Diaw qui fut criblé de balle en un instant. Quand le déluge prit fin, elle entendit deux hommes échanger quelques mots, l’un ordonnant à l’autre d’aller voir de qui il en retournait.

« Tu veux peut-être que j’appelle Van Zorn pour lui exposer la situation ? demanda le premier au second quelque peu récalcitrant. »

Grommellement coopératif du second.

Aretha nota mentalement le nom de Van Zorn avant de se préparer : apnée et contrôle de son corps pour en empêcher tout tressaillement, solide prise en main de son arme, prête à bondir.

Quand elle distingua la prunelle des yeux du Blue Arlequin, elle fit feu puis se jeta sur le côté, vers le corps de Burell. Une fraction de seconde plus tard, elle se retrouvait face au dernier des clowns. Il était massif, grand, armé d’un fusil d’assaut SNG Dragoon câblé à ses implants de combats et, surtout, ses yeux étaient complètement injectés de sang. De la berserkine, une drogue de combat qui boostait les réflexes et insensibilisait à la douleur.

Donc, se réjouit-elle mentalement, il est drogué, câblé et surarmé. Je peux l’étourdir alors que lui va me couper en deux. J’ai environ une chance sur dix de m’en sortir. Que faire ? Elle opta pour une tentative de persuasion, qu’elle savait vaine mais c’était sa seule ressource.

« Les renforts vont arriver d’ici quelques secondes. Pose ton arme au sol, mets-toi à genoux, les mains sur le crâne. Si tu es coopératif, alors j’en tiendrai compte.

- Oui madame, tout de suite, fut sa réponse, pleine de toute la subtile ironie que permettait la berserkine. »

Par Nikko
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Vendredi 23 octobre 2009 5 23 10 2009 15:39





Ce furent ses derniers mots car il s’écroula peu après, un trou béant dans la poitrine, une demi seconde après qu’un éclair de lumière ait jailli derrière lui.

Aretha le regarda tomber à genoux puis face contre terre, sans comprendre. Les renforts, réellement ? Elle avait la vie sauve mais était dans le flou le plus complet.

« On est quitte, maintenant, Aretha, fit alors dans son dos une voix qu’elle ne reconnut pas immédiatement. »

 

Un large sourire barra son visage quand la mémoire lui revint. Phil Vector DeBoor, techie et hacker hors-pair, indic et ami. Aretha lui avait sauvé la vie il y a cinq ans, un peu par hasard, lors d’une planque dans un appartement délabré donnant sur une ruelle sombre et étroite, le genre de ruelles malfamées qui existaient depuis que les villes existaient. Il était poursuivi par deux vauriens qui voulaient lui prendre ses effets. Ils étaient en train de le menacer avec une nanolame – fil monomoléculaire sur chassis oscillant, très efficace contre les parpaings, les tubes en acier et tout type de roches – quand Aretha les avait tous les deux assommés d’un jet bien placé de son étourdisseur. Elle l’avait fait monté, ils avaient discuté et sympathisé. Jusqu’à sa mise à pied, , il la rancardait de temps à autre, la tenait au courant des ragots et potins agitant le monde fermé des hackers ou encore l’éclairait de ses connaissances techniques. Elle ne lui avait pas parlé depuis deux ans.

Aretha se tourna pour apercevoir la longiligne silhouette de son ami qui portait toujours les cheveux longs et arborait le même air nonchalant qui masquait mal une vive intelligence.

« Ca faisait un bail, madame la flic, hein ?

- Oui, un bail, comme tu dis. Il arrive à échéance dans trois mois, dieu soit loué.

- Que s’est-il passé ? Tu as mis la main sur un techie plus dispo que moi ? Il te racontait des choses plus croustillantes ?

- Non, mon cher Vec’, pas du tout. J’ai grillé la politesse aux mauvaises personnes, pour faire court.

- Tu as raison de faire court car je n’ai pas beaucoup de temps pour discuter. Aucune envie de me faire rattraper par l’un ou l’autre des protagonistes de ce petit happening. »

Il ferma les yeux pour consulter son BIOS et ses implants, qui étaient bien évidemment protégés des grenades CEM par le blindage électronique adéquat.

« La grenade CEM nous donne quelques minutes d’invisibilité. Quelques questions et je mets les voiles, ma chère. Tu comprendras bien que je doive ainsi te fausser compagnie.

- Niet problem Vec’. Tu m’as sauvé la vie, c’est déjà pas mal. A ce propos, un profond et sincère merci. Un partout, balle au centre.

- Oui oui, fit-il. Nous sommes quittes.

- Et donc toi, entra dans le vif du sujet Aretha, on dirait que les choses aussi ont changé. Frayer avec des arterroristes… Pas vraiment ton style, si ma mémoire est bonne. Tu étais plutôt du genre solitaire, pas du genre à bosser avec un gang. Surtout que tu n’as pas la même belle peau bleue que nos amis ici présents. Que pasa amigo ?

- Que pasa amigo ? Que pasa amigo ? répéta-t-il, comme s’il se posait lui même la question. Beaucoup de choses, Aretha. Il y a certaines offres que l’on ne peut pas refuser…

- Van Zorn, cela te parle ?

- Oui. Un des pontes du gang. Un fou furieux qui passe plus de temps sous berserkine que l’esprit net. Ce n’est pas dans cette direction que tu trouveras des informations. Il est en surface en ce moment même, à jouer avec tes amis.

- Ce ne sont pas mes amis, justes mes collègues. Donc tu n’es pas un Blue Arlequin mais tu es tout de même là ? Tu peux m’éclairer ?

- J’ai été contacté, canal habituel…

- Par qui ? »

Là, le hacker balança un instant, avant de planter son regard dans celui d’Aretha.

« Du confidentiel, du cent pourcents entre toi et moi ?

- Comme d’hab, Vec’. Tu me connais.

- Un dandy vêtu de blanc. Un mec tout doit sorti d’un livre d’histoire des costumes. Ca te dit quelque chose l’Angleterre victorienne ? Et bien le mec en était tout droit issu, avec les lunettes à l’ancienne, le haut de forme et la canne en argent. Super classe et élégant, faut reconnaître. Il est venu me voir alors que personne sait où j’habite. Il a toqué à ma porte comme si de rien n’était et il m’a fait une offre qu’on ne peut pas refuser, si tu vois où je veux en venir, rapport à mon passé. Cela fait quinze ans que je suis dans ce milieu, que je prends toutes les précautions pour passer inaperçu et voilà que ce mec débarque chez moi pour me ressortir tous plein de vieux trucs…

- Tu disais ne pas avoir le temps et te voilà bavard comme une pie. Un nom peut-être, pour m’éclairer ?

- Niet nom, Aretha.

- Bien bien. Quel était ton rôle dans ce happening comme tu dis ?

- Surveiller les environs, neutraliser les communications d’HSMC, coordonner les groupes, tout le back office habituel, quoi !

- Et la glace noir, c’était toi ?

- Oui mais je ne l’ai pas mise au point.

- Tu pourrais savoir qui l’a fait ?

- En étudiant la routine du programme en détail ou en interrogeant qui de droit, oui mais… Tu as un mois ? Tu me paies combien ? »

Aretha sentit chez son ami une gêne, une légère hésitation mais elle ne pouvait s’attarder trop longtemps sur le sujet. Elle avait une idée en tête qu’elle voulait explorer en détail.

« A présent, passons à nos amis les clowns bleus. Nous avons donc une Black Ice impénétrable, des images truquées à la perfection en quelques secondes, des grenades CEM, de la berserkine, un Sodium classe 3, un techie free lance de haut vol… Ca ne ressemble pas aux habitudes plutôt artisanales des arterroristes que je connaissais il y a deux ans. On dirait plutôt des mercenaires ou des swats qui font une virée entre potes le dimanche. Que s’est-il passé ? J’ai raté un épisode ? Les arterroristes sont passés professionnels ? Je sais pas pourquoi mais je n’y crois pas.

- C’est vrai qu’ils sont bien équipés, ces clowns-là…

- Tu rigoles ? Rien que pour la possession de la plupart de leur équipement, ils peuvent prendre dix ans. Et je ne te parle même pas du fait de s’en servir, fit-elle, avec véhémence. Donc que peux-tu me dire d’autre ?

- Je ne sais rien, Aretha, fit Vec’ en plaidant la bonne foi de ses mains écartés devant lui. Et tu le sais aussi bien que moi. Tout est compartimenté dans ce genre de run, je te l’apprends pas. Ce dandy est venu me voir, il m’a dit tel jour, telle heure, tel endroit, tels gens et basta !

- Mouais, je m’en tiendrais là. »

Elle n’était décidément toujours pas convaincue mais n’avait pas le temps d’approfondir tous les aspects de la question. Elle décida de passer à l’idée qui clignotait en rouge fluo dans son esprit depuis le début de sa discussion avec le hacker. La lumière émise par la lightball diminuait : il ne lui restait plus beaucoup de temps

« Et si je te dis Pirates, tu me réponds quoi ? »

A son expression soudain indéchiffrable, Aretha comprit qu’elle venait d’aborder un sujet sensible. Les pirates étaient un gros morceau, la sensation forte qui agitait le monde des hackers et autres arpenteurs du cyberespace depuis quelques semaines. Ils portaient ce nom car ils avaient pour habitude de planter un virtuel Jolly Roger – crane et os blancs sur fond noir - sur les lieux de leurs exploits. Personne ne savait rien sur eux, à tel point qu’il était impossible de dire s’il s’agissait d’une personne ou d’un groupe. Aretha en avait entendu parler en discutant avec un spécialiste en piraterie informatique de Grand Central, qui gageait que les médias n’allaient pas tarder à s’emparer de ces pirates.

« Je commence par te demander comment tu as entendu parler d’eux.

- Par un collègue de Grand Central très au courant des dernières modes dans ton monde.

- Tu lui tireras mon chapeau à ce collègue de Grand Central. C’est un des secrets les mieux gardés de notre monde, comme tu dis.

- Mieux que les emplacements du Zodiac ou du WorldWideWeb ? »

Il s’agissait de deux bars où se rencontraient tous ceux qui gravitaient dans le monde interlope de la matrice, les revendeurs de programmes, les techies, les hackers, les fixers se donnaient rendez-vous. Ils avaient tous deux comme particularité commune de changer d’emplacement tous les mois, afin d’échapper aux surveillances dont ils faisaient l’objet.

« Et donc, que sont les pirates pour mériter un tel secret ? Qu’ont-ils fait ? C’est l’arme secrète de votre nation pour prendre enfin le pouvoir ?

- T’as pas changé, Wiliams, hein ? dit Vec’ en secouant la tête. Des questions, toujours des questions. Tout d’abord, la nation hacker et toutes ces théories qui s’y collent, ce n’est rien de plus que des foutaises, qu’un épouvantail qu’on a agité pour se marrer, pour se payer votre tête. Le jour où vous, les gens vivant lentement, vous le comprendrez, la PanHumanité aura fait un grand pas. Ensuite, pour tout te dire, les pirates sont un secret car ils nous foutent la honte. On n’y comprend rien, on n’entrave que dalle. Tu imagines le Zodiac aux heures de pointes, avec DoubleBridge, Flashknight, la Dame de Pique et tous les autres, tous les meilleurs runners de ces vingt dernières années, hein ? Et bien, dis-toi que tu trouverais personne pour te dire quoi que ce soit d’instructif ou de sérieux sur les Pirates. On ne sait rien, nada, peanuts. Ils nous renvoient tous sur les bancs de l’école, devant nos premières consoles. On étudie les rares macros que nous avons de leurs raids mais on entrave rien. Ils parlent une autre langue, une langue plus rapide, plus efficace et plus discrète que la notre. Et laisse-moi te dire, les rares contacts que nous avons avec les IAs…

- Celles du Centre ?

- Mais non, Aretha, fit-il, excedé d’avoir été coupé dans son élan par une question aussi bête. Pas le Centre. Jamais le Centre, tu le sais bien. Leurs IAs n’ont rien à voir avec le cyberespace. Je comprends même pas pourquoi tu me poses la question. Une de vos sales habitudes d’interrogatoire… Enfin bref, d’après ce que nous savons, les IAs que nous connaissons sont dépassées par ces foutus pirates. Leur Jolly Roger nous nargue en beauté depuis une dizaine de mois. »

Alors que leurs deux visages s’enfoncaient lentement dans l’obscurité, Aretha désigna d’un geste du menton la scène autour d’eux.

« Et là, c’est eux ? Ca peut être eux ou pas ? Ces clowns suréquipés, ces images truquées à la perfection, cette glace impénétrable ? »

Vector secoua la tête en signe de dénégation, on ne peut plus sûr de lui.

« Non. Ce n’est pas eux, tu peux me croire. D’une part, ils n’ont jamais mené de raid dans la vie lente…

- Faut un début à tout, non ?

- Tu as raison mais cette violence, tous ces morts, ces dégâts, ça cadre pas avec leur philosophie. Leurs raids sont propres, discrets et indolore pour leurs victimes. Rien à voir avec cette boucherie.

- Et d’autre part, alors ?

- D’autre part, la glace est classique. De très bonne facture, certes ! mais classique. Je comprenais ses routines et ses algorithmes, j’ai pu la mettre en place rapidement. Rien de plus que des manipulations habituelle. Or les pirates, c’est quand on n’arrive même pas à percer les premières lignes de codes, tu vois ce que je veux dire ?

- Oui, Vec’. Je vois. Quand vous êtes largués, ce sont les pirates, c’est ça ?

- Etonnamment, je préfère le dire avec mes mots ! »

Son sourire n’était qu’à peine visible dans l’obscurité grandissante de la galerie.

« Tu n’as plus qu’une question, ma grande.

- Ma grande ? Dis donc, le jeune, je te rappelle que j’ai quinze ans de plus que toi.

- OK ma vieille, répondit-il en agrandissant encore un peu plus son sourire, dernière question ?

- Qui est derrière tout cela ?

- I don’t know, je ne sais pas, no le se. Comme pour les pirates. La seule chose que je peux te dire, c’est qu’il va passer quelque chose. Notre monde est en ébullition. Les pirates, c’est du solide, crois-moi. Je vous salue, très chère Aretha. »

Ses implants de contrôle branchés sur l’horloge interne de la flashball, il put synchroniser la fin de sa phrase et celle de la lumière. Le noir se fit à la fin de sa phrase. Il disparut sans un bruit, d’un coup, dans l’obscurité.

 

Le reste de la journée fut un des moments les plus longs et pénibles de sa carrière. Voir mourir Burell, découvrir le corps de Frazier et des autres, expliquer à Warrior, aux Affaires Internes puis aux GiMen ce qu’elle venait de vivre – sans évoquer Vector –, éviter les médias, contacter les familles de ses deux jeunes collègues ainsi qu’une tonne de formulaires et de documents à remplir.

Pour compliquer encore un peu plus l’enquête, il s’avéra que les arterroristes capturés par la police avaient subi, quelques secondes avant leur arrestation, un lavage de mémoire au memoryhole, drogue aussi rare et coûteuse que la berserkine. Aucun d’eux n’avait le moindre souvenir concernant les quarante huit heures qui venaient de s’écouler. Il faudrait des nanosondes et une méticuleuse exploration de leur cerveau pour retrouver des bribes de souvenir.

Aretha rentra chez elle déprimée et exsangue. Elle brancha son inducteur de sommeil et paramétra une sieste avec cycle modifié d’une heure. Elle ne voulait laisser aucune pensée de sa vie ou de sa journée interférer avec son besoin de sommeil. Elle s’endormit quelques secondes après avoir fermé les yeux.

 

Le soir, chez elle, devant l’optecran calé sur les nouvelles de la journée, dans l’attente du reportage sur le fiasco des studios HSMC et ses seize morts, assise dans son canapé moelleux, Aretha repensait non pas à sa journée mais à son dernier horoscope.

Depuis toujours, elle se passionnait pour l’astrologie et la devination, sous toutes ses formes : chiromancie, Tarot Kin, nombres, horoscope, thèmastral, etc. Elle s’amusait à voir les variations dans les prédictions qui lui annonçaient tout et son contraire pour la même journée, le même évènement. Elle y puisait selon son humeur ou selon la tournure des interprétations. C’était plus un jeu qu’autre chose, une manie confinant au trouble obsessionnel compulsif. Elle consultait ces médias paranormaux comme elle consultait sa montre.

Ce matin, avant d’aller au travail, elle avait consulté son horoscope flash, composé d’une seule et unique phrase pour chacun des douzes signes zodiacaux. Elle sauta les premiers pour s’arrêter sur la ligne dédiée aux sagittaires.

 

« Votre réveil sera brutal mais la journée sera belle. »

 

Elle ne lui avait pas trouvé de sens particulier avant de rejoindre Grand Central. Elle l’avait plié en quatre et posé sur la table de l’entrée. Ela relisant au retour de sa longue et épuisante journée, elle vit les choses autrement. La phrase était porteuse de sens, presque mot à mot.

Réveil pour cet exercice de remise en jambe, Brutal pour l’assaut catastrophique des studios HSMC et belle journée pour ce qui allait venir par la suite, pour la reprise de sa vraie vie de flic et non pas de ronds de cuir le cul dans une chaise à analyser les rapports et éplucher les statistiques pour préparer la police de demain. Voilà une lecture qui lui plaisait et qui s’accordait tout à fait avec son état d’esprit post intervention, surtout après avoir entendu parler des Pirates, cibles potentiels d’une enquête comme elle les aimait.

« Tu t’emportes ma chère, se sermonna Aretha. Tu as presque quarante cinq ans, tu vas arpenter de nouveau le terrain. Contente-toi de cela. C’est déjà un bon début. Tu reviens de loin. »

Une image des studios HSMC en flamme attira son attention. Une voix off commentait.

« L’assaut perpétré ce matin par un gang d’arterroristes chez nos confrères d’HelioSun MediaCorp a viré au drame le plus douloureux. Sept policiers, cinq terroristes et quatre civils ont trouvé la mort lors de cette prise d’otages. On dénombre aussi deux dizaines de blessés dont certains entre la vie et la mort. Jamais notre groupement n’avait connu une telle effusion de violence. Selon les premières informations, il semblerait que la police soit tombée dans un piège tendu par le gang des Blue Arlequins, en référence à leur peau bleue. Ils étaient tous aguerris et armés comme les meilleurs troupes d’élites. Nos policiers, pourtant aguerris et courageux, ne purent rien faire jusqu’à l’arrivée massive de renfort. Il aura fallu l’intervention des jetvans blindés pour mettre un terme à cette incroyable scène de guerilla urbaine. La police, les habitants, nous sommes tous sous le choc. Comment expliquer ces actes ? Au nom de quels idéaux peut-on justifier un tel bain de sang ? Pour le moment… »

Aretha bascula vers le canal d’HSMC, déjà lassée par les platitudes du commentaire. La présentatrice était vêtue de noir et les portraits des employés du groupe qui venaient de perdre la vie étaient incrustés en haut à droite de l’image. Le ton semblait être le même mais le visage de l’Homme Doré incrusté sous les portraits retint son attention. Aretha n’aimait pas particulièrement Hekarius Volonté. Trop brillant, trop visible, trop imbu de lui même pour qu’elle puisse être en empathie avec lui mais, tout de même, c’était sa chaîne et, quoi qu’on en pensait, le personnage était captivant. Elle écouta donc la speakerine avant de zapper.

« Nous vous rappelons donc l’information que vient de nous livrer Hekarius Volonté, propriétaire de notre chaîne. Il s’agirait très probablement d’une opération orchestrée par les Pirates, un groupuscule violent et inconnu à ce jour de hackers ayant décidé de passer du cyberespace à la réalité. Pour le moment il n’y a eu aucune revendication officielle mais, nous vous le rappelons, il semblerait que la piste des Pirates, nouveau venu sur la scène du terrorisme, soit privilégiée… »

Un rapide tour d’horizon des autres médias révéla que tous reprenaient en chœur cette information. Les Pirates comme nouveaux terroristes, les Pirates comme groupuscule ultra violent, les Pirates selon Hekarius Volonté.

Aretha s’arrêta encore sur l’image de cet homme. Il venait de perdre quatre de ses employés alors que son groupe média affichait une audience insolente. Elle éclipsait momentanément Plunae que le vaisseau Germanicus allait atteindre dans trois jours.

Ce type, cette attaque, cette chaîne média, ce mensonge – car c’était un mensonge, Aretha faisait bien plus confiance à Vector qu’à Hekarius Volonté – ne lui plaisaient pas alors que ces pirates lui apparaissaient sous un jour très différent, bien plus favorable. Quelque chose ne tournait pas rond dans cette équation. Son intuition la taraudait, comme plusieurs fois au cours de sa carrière de flic. Une boule au ventre, un je-ne-sais-quoi en tête qui, neuf fois sur dix, débouchaient sur une affaire longue et complexe comme elle les aimait.

 

« Votre réveil sera brutal mais la journée sera belle. »

 

Cette phrase, couplée à son intuition et à son désir de reprendre du service, lui fit tourner la tête jusqu’à l’étourdir, jusqu’à l’endormir.

 

Par Nikko
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Mardi 27 octobre 2009 2 27 10 2009 20:52

Le diplomate

Plunae – 15 jours

 

 

 

 

 

 

 

 

Bientôt, dans deux ou trois heures, Hirano pourra se consacrer corps et âme à la Terre mais auparavant, il devait en finir avec sa vie d’homme public et de diplomate de haut rang.

Pour ce faire, il allait procéder à son suicide médiatique dans une quinzaine de minutes, à l’occasion de son pot de départ qu’il avait organisé comme se devait de le faire toute personne ayant passé sa vie dans les allées du Pouvoir à fréquenter sénateurs, diplomates, hauts fonctionnaires, capitaines d’industries, dirigeants de groupements et autres personnes influentes.

Rassembler tout le monde et dire au revoir solennellement : tel était l’usage. Soit. Hirano allait le détourner pour son profit personnel : disparaître afin d’avoir la paix pour mener à bien ses travaux sur la Terre, à quelques mois de l’arrivée de la sonde Gagarine-Colombus.

La recette de ce suicide médiatique était simple et ne réclamait que deux ingrédients. Le premier allait occuper le premier rang du public qui assisterait au discours avant le pot. Il serait issu du Lycée Polytechnique Sainte Blandine, lycée réservé aux jeunes femmes qu’il avait contribué à ouvrir dans son très conservateur groupement de New Stanton, sur Hoboken. En tout, vingt quatre des meilleurs éléments de cet établissement certes récent mais déjà réputé par l’excellence de son instruction et de son éducation. Vingt quatre jeunes femmes glissées dans leur uniforme qu’il avait en parti choisi avec le styliste car Hirano aimait beaucoup les chemisiers, les jupes, les collants, les bas, les habits des jeunes femmes en fleurs. Il aimait à la passion depuis des années les uniformes sous toutes leurs déclinaisons possibles, les dessous portés sous ces jupes et ces robes, les bas ou les collants qui paraient ces délicieuses jambes. Tout. A vrai dire, il en était fétichiste. Il était hentaï, selon un vocable de la culture terrestre dont il tirait son prénom et la partie jaune de sa pigmentation. La vue d’une jeune lycéenne dans son uniforme faisait battre son cœur et asséchait sa bouche. Il n’avait pas besoin de plus. Ni toucher, ni ébat ni rien. Il aimait juste contempler ces printemps de féminité dans leurs uniformes et leurs dessous.

Son suicide médiatique partait de là, des bas et des jupes plissées que les vingt quatre lycéennes allaient porter devant lui.

Le second ingrédient consistait en une brochette des journalistes singulièrement remontés à son endroit. Lui qui avait incarné toute sa vie durant la ligne dure du Sénat, celle que l’on taxait maladroitement de conservatrice, avait été de nombreuses fois sous les feux de la presse que l’on taxait tout aussi maladroitement de cosmopolite. Certains de ces journalistes étaient même à l’origine d’une pétition pour qu’il soit jugé après ses actions lors des émeutes des Caves de Trondheim. Ils avaient alors brandi des mots tels que génocide ou crimes conte l’humanité. Il n’en était pas sorti indemne même si le Sénat ne lui avait jamais ménagé son appui. Donc, en plus des uniformes, des journalistes coriaces qui ne manqueraient pas d’aborder ce sujet ainsi que les nombreux autres qui leur étaient resté en travers de la gorge.

Une fois les ingrédients réunis, la cuisson.

Là, en grande partie, Hirano allait laisser le hasard faire les choses, un peu comme la pincée de sel que l’on rajoute et qui fait basculer le plat dans le succulent. Il s’était contenté de réunir les lycéennes et les journalistes, sa passion fétichiste et les points noirs de sa carrière pour ensuite les faire mijoter ensemble.

La cuisson aura lieu dans le centre de conférence qui avait récemment ouvert sur Tibesti, au sommet de l’un des pitons rocheux de Monument Valley II, avec un terminal de transfert, un petit astroport, des tonnes de marbres, de dorures et de verplex cristallins ainsi qu’une vue imparable sur le plus grand volcan de la PanHumanité.

C’était cette vue qu’Hirano contemplait en ce moment même, depuis les loges du centre, quelques minutes avant de paraître devant ses invités. La scène qui s’étalait devant ses yeux, celle qu’il aurait dans le dos en parlant était taillé pour l’événement. Le Volcan Haroun, le plus haut, le plus large, le plus actif de toute la PanHumanité, avec son fleuve de lave qui traversait le paysage pour aller mourir dans le cratère de Lava Hill, qu’il comblait peu à peu. En ce moment, le cratère était calme, seules quelques panaches de fumées grises s’en échappaient. Sur la gauche, le soleil orange pale flottait dans le coin, flou à l’horizon. Sur la droite, au premier plan, les immenses tours de basaltes des arcologies de Lava Hill, élégantes structures noires et élancées vers le ciel qui formaient un groupement apprécié des corpocadres, des artistes et de toute une population branchée et aisée.

A l’arrière plan, entre le volcan et les arcologies, les Caves de Trondheim, comme ne manquerait pas de le noter la horde des journalistes cosmopolites et bien pensant. Trois montagnes solitaires sur les flancs desquels luisaient les puits d’entrée des caves, gigantesque hublot de cent mètres de diamètres donnant sur trois mille kilomètres de galeries et quarante millions d’habitants. Son attention était toute entière focalisée sur ces Caves. Hirano fourbissait les arguments qu’il allait à coup sûr devoir employer pour contrer le flot d’indignation des journalistes. Quelle réaction pouvait-on avoir face à l’exécution d’une délégation sénatoriale ? Que répondre à des rebelles qui transformaient les enfants et les chiens en bombes vivantes ? Comment réagir quand deux cents légionnaires se retrouvaient noyés dans une galerie soudainement inondée ? Voilà les questions qu’il allait retourner à ces journalistes.

Il fut tiré de ses pensées par Vanity, sa secrétaire qui, par BIOS interposé, lui demandait la permission de le rejoindre dans sa loge. Hirano changeait de secrétaire tous les deux ans, uniquement pour assouvir sa passion débordante pour les jambes, les bas, les jupes, les tailleurs… Quand elles signaient le contrat, elles se voyaient spécifier deux choses : qu’elles travailleraient deux ans, pas plus et qu’elles auraient un budget conséquent pour porter des tenues féminines, variées et toujours au-dessus du genou. Vanity, blonde, bas rose, tailleur fuschia, coiffure sophistiquée et soutien gorge imprimée sous le chemisier, tenait son discours à la main – il n’utilisait pas de prompteur rétinien, simplement des bonnes vieilles feuilles de papier.

Quand elle le posa su le bureau, le regard d’Hirano se posa sur ses pieds et remonta en détaillant son corps d’un œil expert et passionné. La couture de ses bas étaient visibles, son tailleur contenait à merveille ses courbes plantureuses. Elle était parmi celles qu’il allait regretter. Hirano n’avait qu’à fermer les yeux et les jambes les plus sexy, les secrétaires les plus joueuses, celles qui ne s’offusquaient pas de la passion dévorante de leur employeur, commençaient à défiler. Il avait son fétichisme à fleur de peau et celui-ci ne demandait qu’une chose, s’épanouir, prendre possession de lui pour le faire dériver dans le plaisir de sa passion coupable, exactement ce dont il avait besoin pour réussir on suicide médiatique.

 

La salle, velours rouge des fauteuils, ocre des marbres, doré des luminaires, était la marmite idéale pour Hirano : un cadre feutré, chaleureux et luxueux.

Au premier rang, les lycéennes, toutes bachelières et acceptées dans les plus précieuses universités. Elles portaient une jupe plissée verte striée de jaunes et de rouges, un chemisier blanc, un gilet en laine bleu foncé, une queue de cheval et des bas blancs. La perfection selon Hirano. Chaque fois que son regarde se posait sur l’un d’elles, son cœur s’emballait. Ne serait-ce que leurs souliers noirs chaussé sur leurs bas blancs… Cette vue le faisait frissonner. Il n’allait pas lui en falloir beaucoup plus pour partir

Au fond, meute tapie dans l’ombre, la dizaine de journalistes ennemis. Il reconnut la seule pour laquelle il avait de l’estime, Jill Landscape. Des enquêtes intelligentes, des sources toujours irréprochables et, surtout, une élégance et un physique à lui proposer un contrat de dix ans. Il y a quelques semaines, elle avait fait exploser une bombe médiatique dans le milieu très secret et très fermé des gladiateurs. Hirano s’était régalé en suivant les retombées de son exemplaire travail d’investigation.

Ensuite, entre les lycéennes et les journalistes, il y avait des sénateurs, dont De Holland, Xen-Phi, Taileroga, ses plus fidèles soutiens, de nombreux hauts diplomates, le président du Groupement New Stanton, des fonctionnaires, plusieurs anciennes secrétaires, un amiral et deux généraux accompagnés de leurs officiers habituels, en tout près de trois cents personnes. Tout le monde était là : la cuisson pouvait démarrer.

Elle commença à petit feu, par un discours à la longueur étudiée pour épuiser l’attention de ses auditeurs, pour qu’ils commencent à trouver le temps long, à s’agiter dans leurs fauteuils. Hirano leur servit une lente et longue biographie, un exhaustif catalogue de ses missions, de ses actions et de ses motivations.

Alors qu’il abordait son rôle dans les négociations ayant conduits à la fondation de l’Université Louvain des Etoiles, université destinée aux études religieuses de toute nature – Hirano préférait un pôle officiel pour les religions plutôt que des écoles échappant à tout contrôle – une des lycéennes le fit frémir au point de lui faire perdre un bref instant le fil de son discours. Il s’agissait d’une belle blonde qui, après s’être redressée, réajusta son soutien gorge à travers son chemisier d’un geste discret mais pas assez pour échapper au regard acéré et attentif d’Hirano. Elle possédait une poitrine conséquente et imaginer l’étoffe du soutien gorge sur la chair de sa poitrine… Il frissonna avant de se reprendre.

« Pas encore, mon cher Hirano. Pas encore. Attend un peu. La cuisson suit son cours. Tout le monde en profitera mais d’abord, finis ton speech. »

Il conclut son discours sur le seul point qu’il lui importait de défendre et d’expliciter : sa ligne de conduite générale, le moteur de son engagement. Il avait toute sa vie œuvré à l’unité des hommes derrière le Sénat. Pour lui, l’unité de la PanHumanité était de loin préférable à l’éclatement, le morcellement que prônaient certains Groupement et les sénateurs cosmopolites. La survie dans les étoiles ne pouvait se faire qu’à travers une unité forte, une communauté de destin. Les Troubles après l’époque des Colons, les guerre terrestres d’avant l’ONU le prouvaient amplement : se disperser, se scinder ne menait qu’à la douleur et au sang. Voilà le cœur de son engagement, les raisons de ses positions trop souvent vues comme conservatrices. Il voulait l’unité des hommes exilés et rien d’autre. Le leitmotiv de son discours comme de sa carrière était une phrase qu’il avait lu dans plusieurs discours politiques terrestre : united we stand, divided we fall. Il commença et termina sa conclusion par ces quelques mots.

Vers la fin de son discours, les premiers effets de la cuisson se firent sentir. La salle commençait à remuer, à bavarder en sourdine, à soupirer, à tousser discrètement. Au premier rang, les lycéennes ne cessaient de bouger, de remuer leurs délicieux corps sur leurs non moins délicieuses petites fesses, ce qui permit à Hirano de faire monter d’un cran sa lubricité, son excitation car, ainsi faisant, les jeunes femmes lui dévoilaient toujours un peu plus le haut de leurs bas. Il eut même deux fois une vue plongeante sur l’intérieur des cuisses, sous la jupe plissée sans toutefois pouvoir apercevoir le Saint Graal que cachait l’uniforme : leur petite culotte.

Les questions commencèrent bon enfant, comme si, tacitement, l’auditoire s’était entendu pour ne pas démarrer trop abruptement. Pourquoi cette carrière et non pas celle de sénateur ? Les missions qu’il n’avait pas eu mais qu’il aurait aimé avoir ? Etre issu de la gens Kruger et de la gens Ruben, était-ce un poids ou un avantage ?

Les deux, chère collègue et amie, était en train de répondre avec déférence Hirano à l’influente sénatrice Philippa Xonrupt-Lawell quand une brune lycéenne au charme piquant et intense fit un décroisement/croisement de jambes qui lui offrit une vue plongeante sur sa petite culotte. Il en fut estomaqué, renversé, troublé. Cette brune troublante, sexy en diable venait de lui offrir, le temps de deux ou trois secondes, le plus beau des spectacles, la blancheur éclatante – et réglementaire – de sa petite culotte. Il eut du mal à terminer sa question. Son cœur n’était plus contrôlable. Une goutte de sueur coulait le long de sa tempe gauche. Il croisa le regard de Jill Landscape, aussi malicieux que curieux, aussi envoûtant qu’interrogateur. Le point de non retour s’approchait. Il était en ébullition, prêt à exploser.

Le coup de grâce vint en deux temps. Tout d’abord, un journaliste habillé en dépit du bon sens et des règles de bases de l’élégance se leva au milieu de la horde des hargneux, restée silencieuse jusque là. Des les premiers mots, Hirano comprit que l’estocade finale approchait.

« Derrière vous, monsieur Ruben-Kruger, nous apercevons non seulement le volcan Haroun et les Arcologies de Lava Hill mais aussi les Caves de Tibesti… »

Hirano n’entendit pas la suite car, à ce moment, la jeune brune réitéra son décroisement/croisement de jambes avec, cette fois-ci, une lueur de défi dans le regard, un éclair de provocation.

« Elle sait que je n’en perds pas une miette, elle jme provoque. »

Cette pensée là, qu’une jeune femme puisse aimer jouer avec un vieux cochon comme lui, acheva de l’affoler. Ses jambes mollirent comme du coton, sa bouche s’assécha et les vertiges de son plaisir coupable s’emparèrent délicieusement de lui.

Alors Hirano perdit pied, submergé par la blancheur de la petite culotte, par le regard provocateur de la jeune lycéenne. Il répondit au journaliste sans se soucier de ses mots car une seule idée occupait son esprit : il voulait connaître le prénom de la jeune femme pour lui écrire, pour lui proposer d’être sa secrétaire, pour en savoir plus sur cette lycéenne qui jouait avec lui, qui précipitait son suicide médiatique. Il n’aurait pu rêver mieux pour son suicide médiatique, les deux ingrédients, en cuisant ensemble, avaient démultipliés leurs arômes…

La suite des questions et de la conférence fut pour Hirano une longue sensation d’enfoncement, de dissolution devant un public étonné de voir ce diplomate habile, ce négociateur éloquent s’emmêler les pinceaux, rougir, se troubler jusqu’à s’évanouir.

Par Nikko
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