Vendredi 23 octobre 2009 5 23 /10 /Oct /2009 14:46


Introduction

 

 

 

 

 

 

 

 

Les deux présentateurs choisis pour l’occasion – la délicieuse Sujaya MacRowin et le sémillant Egon Suzaru – mirent leur sourire plus-vingt-points-d’audience sur pause. L’image entama alors un fondu enchaîné pour laisser progressivement la place au premier chiffre du décompte, blanc éclatant sur un fond noir et profond.

 

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L’immense majorité des vingt-deux milliards d’habitants de la PanHumanité était massée devant plusieurs centaines de millions d’écrans à travers six systèmes solaires. Ils attendaient que la sonde Gagarine-Colombus, en orbite autour de la Terre, envoie les premières images de sa surface. Elle venait d’effectuer un voyage de trente ans afin de permettre aux humains exilés de revoir la planète Terre après trois siècles de séparation suite à l’Accident de 2068. En un instant, tous les circuits informatiques et tous les réseaux de communications terrestres se retrouvèrent hors service. Aucun Etat ni aucune armée n’y survécut. La désorganisation fut totale et le monde terrestre sombra irrémédiablement dans le chaos. Seule fut épargnée la station internationale de Mars qui abritait quinze mille chercheurs. Legs miraculeux de cette apocalypse, la fusion nucléaire, la propulsion Olympus et les singularités Noah-Landowski – brèches dans le continuum espace-temps permettant des déplacements instantanés – ouvraient aux martiens les portes de l’Espace. Ils s’empressèrent de les emprunter, autant pour faire renaître l’espoir que pour échapper au terrible spectacle d’une Terre en ruine.

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Sur les six Arches qui furent construites et envoyées à travers les étoiles, une seule fut perdue. Ensuite, pendant un siècle, dans l’austérité et la résignation, les hommes colonisèrent et peuplèrent à marche forcée six systèmes solaires. Quand le dernier humain né sur Mars, face au soleil, vint à mourir, le consensus qui unissait les Colons et avait permis la création d’un nouveau monde vola en éclat. La Première Expansion Stellaire prit fin dans la violence et le sang. Les Troubles durèrent quarante ans, pendant lesquels ce nouveau monde se désagrégea lentement. Quand il fut au bord de la dislocation, les humains réagirent en tournant la page de la Première Expansion Stellaire. Plus personne ne voulait vivre comme les Colons, sous le poids de la culpabilité liée à l’Accident. Les humains qui vivaient à présent dans les étoiles ne venaient plus de la Terre mais habitaient l’Espace : ce monde était le leur et ils comptaient bien y vivre à leur guise.

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Pour ce faire, ils créèrent la PanHumanité en adoptant les Lois Hoboken, du nom de la planète où elles virent le jour et où, par la suite, s’installa le Sénat. Ces lois jetaient les bases d’une nouvelle union des humains exilés. En premier lieu, elles garantissaient à tous un accès libre et gratuit à l’énergie et au réseau des téléportes en créant le Centre qui gérait les deux. Ensuite, elles transformaient les multiples entités politiques nées pendant les Troubles en Groupements représentés au Sénat où se réglaient dorénavant les affaires publiques. Elles créaient aussi, pour faire respecter ses décisions et l’unité, une force armée, la Légion. Dans ce cadre de vie renouvelé débuta la Seconde Expansion Stellaire, la plus longue et la plus prodigieuse période d’essor et d’abondance jamais connue par les humains. Elle approchait de sa cent-quarantième année alors que le compte à rebours s’égrenait.

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La sonde Gagarine-Colombus n’était pas partie seule. Elle avait été précédée par le Germanicus, vaisseau à propulsion Olympus et équipé d’une téléporte. Il avait été envoyé en direction du système Plunae qu’il avait atteint six mois auparavant. Choisi pour ses richesses supposées, c’était pour une toute autre raison que ce système occupait depuis, sans discontinuer, les devants de la scène médiatique. Une première exploration de la planète principale, Laconia, avait révélé l’existence de huit mille kilomètres de canaux rectilignes et de quatre salles de plusieurs kilomètres cubes. Creusés avec une précision confondante, ces Vestiges étaient la preuve même de l’existence d’une autre Civilisation que celles des humains mais depuis quelques secondes, personne ne pensait plus à Laconia.

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L’audience actuelle pulvérisait sans mal tous les scores des grandes messes médiatiques panhumaines, pourtant fort nombreuses. Ni les Muneria, tournoi de gladiateurs se déroulant dans une vaste station orbitale, ni les finales du championnat de Bloodball, hybride violent de hand et de foot, ni la retransmission en direct de la répression des émeutes des Mines d’Alma-Ata, vaste réseau de galeries abandonnées par les Colons et habitées par trente millions de personnes, ne pouvaient rivaliser avec les chiffres qui défilaient sur les écrans.

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Les puissantes IAs du Centre en charge du fonctionnement des téléportes étaient presque au repos. En temps normal, elles avaient à gérer le transfert à chaque minute de millions de ghost – empreinte laissée par le cerveau dans l’espace ouvert par les singularités Noah Landowski et relié aux machines – mais là, il y avait moins d’un millier de transferts à la seconde. Les IAs avaient donc elles aussi l’opportunité de suivre l’évènement, même si la charge émotionnelle humaine faisait place à une froide et objective curiosité.

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Dans la Matrice, les câblés avaient attribué une partie de la mémoire vive de leur bécane à la surveillance du flot permanent d’information en provenance du Nombril, le cœur de l’espace matriciel, l’endroit où les 1 et les 0 du monde des machines entraient en contact avec les singularités Noah-Landowski et le monde réel. A chaque chiffre du décompte, le Nombril palpitait d’une intense vibration qui se propageait à travers les mailles du réseau.

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Sous les immenses dômes en verplex recouvrant des cratères d’impact de plusieurs kilomètres de diamètre, sur les cinq planètes à l’atmosphère rendue respirable grâce à la terraformation, dans les stations orbitales dérivant autour de géantes gazeuses, dans les arcologies, les mines, les puits habités, les tours sans fin, partout, on retenait son souffle.

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La Terre. Elle allait apparaître dans quelques secondes sur plusieurs centaines de millions d’écrans près de trois siècles après la séparation. Les humains exilés allaient enfin voir le monde dont ils étaient originaires, le berceau de l’humanité, Gaïa. L’émotion était à son comble à travers toute la PanHumanité.

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Partout les gens se prenaient par la main, comptaient à voix haute, applaudissaient, exultaient, sifflaient. Certains s’agenouillaient pour prier, d’autres pleuraient, d’autres encore n’osaient regarder, trop émus. Jamais autant d’humains n’avaient vibré à l’unisson.

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Le décompte s’arrêta, laissant un noir profond sur tous les écrans et des milliards de spectateurs en haleine. Trois secondes s’écoulèrent sans que rien ne se passe.

Un murmure d’étonnement et d’impatience parcourut alors les milliards de téléspectateurs. Ils voulaient voir avec les yeux de la sonde Gagarine Colombus, ils voulaient voir la Terre.

A la place de celle-ci, les deux présentateurs refirent leur apparition sur les écrans. Leurs sourires ravageurs avaient disparu, leurs traits s’étaient affaissés, leur assurance envolée. Ils avaient manifestement une mauvaise nouvelle à annoncer.

 

 

 

Par Nikko
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Vendredi 23 octobre 2009 5 23 /10 /Oct /2009 15:04

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I

 

 

 

 

 

 

 

 

Le parquet que Troy traversait avait les inconvénients de ses avantages, les défauts de ses qualités. Certes, il était resplendissant, vieux de deux cent ans et provenait des premiers chênes à avoir poussé ailleurs que dans le système solaire mais en contrepartie, il grinçait.

Et surtout il grinçait, se disait Troy alors que les lattes minutieusement assemblées à la main faisaient un boucan de tous les diables sous ses pieds. Il essayait, par des pas aussi feutrés que possible et une respiration savamment maîtrisée, d’en atténuer les millions de grincements mais en vain. Le parquet s’en donnait à cœur joie alors que le seul désir de Troy, à ce moment précis, était de se faire le plus petit possible, le plus discret pour ne pas attirer sur lui l’attention du mauvais œil, celui qui pouvait transformer cette réalité en un rêve cruel.

C’était la troisième fois en quarante cinq ans de vie qu’on lui faisait une annonce qui changeait la face de son existence. Cette fois comme les précédentes Troy eut la même réaction immédiate, la même pensée entêtante : pourvu que tout ceci ne soit pas un mauvais rêve. Pour y croire, pour avoir la certitude de la réalité de ce moment, Troy avait besoin de mettre une certaine distance entre lui et l’homme qui venait de lui parler et dont il sentait le regard rivé dans son dos.

Cette certaine distance, en l’occurrence, c’était le parquet en chêne ciré à la main et patiné par deux siècles d’existence qu’il traversait depuis, lui semblait-il, des heures et des heures. Troy marchait tête baissée le long de la même ligne de motifs géométriques, s’éloignant peu à peu du bureau et du siège en cuir véritable – luxe inouï là encore – sur lequel trônait Leandro Krivoï, président inamovible de la puissante compagnie minière Metalex.

Les portes de l’ascenseur magnétique – magnelift – s’ouvrirent à l’approche de Troy. L’intérieur de cette coquille de verre collée à la paroi de la tour de trois cents étages lui fit l’effet d’une terre promise après le plancher infernal. Il y prit place sans se retourner, demanda à la cabine d’adopter une allure lente puis attendit la fermeture des portes.

L’instant d’après, alors que la cabine transparente glissait sans heurts le long de la paroi, Troy poussa le plus long et le plus intense soupir de son existence, un soupir qui lui fit évacuer plusieurs milliers de litres d’air sous haute pression. Il ne s’était pas réveillé en sursautant dans son lit,  en sueur et dépité. Ce qu’il venait d’entendre n’était pas un rêve mais bel et bien la réalité.

 

Leandro Krivoï, sans se départir un instant de son air bonhomme et averti, venait de confier à son employé modèle la tête de l’équipe que Metalex allait envoyer dans le système Plunae pour en commencer la prospection. Quatre compagnies avaient obtenu le privilège de participer à l’exploration du nouveau système. Elles allaient envoyer deux cents personnes qui allaient s’ajouter aux savants et aux ingénieurs du Centre, aux représentants du Sénat et aux légionnaires. En tout, mille personnes pour investir et explorer le nouveau système.

Mille sur vingt milliards et Troy en était.

Il allait être colon près de trois siècles après ceux qui avaient installé les humains dans les étoiles, il allait être un pionnier moderne dans un système où venait d’être découvert les vestiges de la civilisation laconienne : des salles et des canaux tracés avec une précision réclamant un niveau technologique très avancé, au moins égal à celui de la PanHumanité.

C’était l’aboutissement de sa vie, de sa carrière de mineur, la conclusion logique d’une vie toute entière passée dans les sous-sols. Plunae, exploration, promotion, Colons, Laconia, civilisation extraterrestres, tous ces mots se bousculaient dans sa tête, se succédaient à toute vitesse en une farandole grisante. Des bulles pétillantes de Champagne frais. Il en avait bu une dizaine de fois dans sa vie et là, sans avoir porté la moindre coupe à ses lèvres, il retrouvait la même euphorie.

Troy reporta son attention sur le Haut Plateau de Massada qui s’étalait sous ses yeux, à travers la paroi en verplex du magnelift. C’était un vaste bouclier granitique rouge et ocre de dix millions de kilomètres carrés constellé de cratères et de crevasses. Ce paysage, au coeur de sa vie depuis quinze ans était un très bon point de départ pour renouer le fil de ses pensées. Troy fit le point exact sur sa position : il se trouvait dans le système Ross, sur la planète Massada, dans un magnelift qui descendait le long des mille mètres de la tour Metalex.

Contrairement à ce qu’aurait voulu sa taille et son prestige – un million d’employés, deux siècles d’existence – le siège de la compagnie ne se trouvait pas sur Newark ou Brasilia, groupements où se concentrait l’essentiel du pouvoir économique mais plutôt sur la planète qui avait vu la naissance de ce vaste conglomérat minier, Massada. Cette planète résumait à merveille Metalex : les mines et gisement de toutes sortes qu’elle abritait étaient la raison d’être de la compagnie et l’éloignement du système Ross montrait tout le bien qu’elle pensait de l’agitation perpétuelle qui régnait au coeur de la PanHumanité. Metalex avait été créée par les Colons lors de la Première Expansion Stellaire et elle en avait gardé la mentalité et les habitudes. Deux choses la préoccupait : fournir aux panhumains en pleine expansion les richesses contenues dans une centaine de planètes, de lunes et d’astéroïdes ; vivre à l’écart du maelström des deux systèmes centraux Tau Ceti et Sirius. 

Il en allait de même pour Troy. Il ne faisait rien d’autre que prospecter, forer et creuser en évitant au maximum les vingt milliards d’humains qui vivaient connectés ensemble par une multitude de réseaux, à toute vitesse, en toute superficialité. Il leur préférait les sous-sols, les galeries, les souterrains, les mines. Comme pour Metalex, sa place était sur Massada, planète qu’il connaissait par cœur. Il y avait appris son métier, dans les mines Potomac, gisement presque sans fin d’or, d’argent et de platine situé non loin de l’endroit où s’était posé le deuxième vaisseau-colonie parti de Mars. C’était là qu’avait commencé sa troisième vie, la plus longue.

Dans la deuxième, la plus courte et la plus dangereuse, il avait appartenu à la Sixième Légion, spécialisée dans les interventions souterraines. Elle s’illustra tout particulièrement lors de la rébellion des Caves de Trondheim sur Tibesti. Troy y avait atteint le grade de lieutenant. Pendant deux ans, il avait combattu dans un réseau de caves labyrinthiques aux mains de plusieurs millions de rebelles désespérés, ce qui lui avait valu à peu près toutes les décorations et les blessures possibles. Cet épisode était le plus violent et le plus dramatique de toute l’histoire de la Légion. Près de cinq mille morts, des traumatismes profonds, une image publique ruinée après plusieurs bavures. Troy avait décidé de mettre un terme à son engagement militaire après ces deux années éprouvantes. Il n’avait plus aucune envie de revivre un tel cauchemar.

Dans sa première vie, Troy était un vaurien des Ruches, groupement peuplé, insalubre et malfamé. Il avait grandi au cœur de la centaine de milliers d’alvéoles creusées dans la roche sombre du volcan Fuji, inactif et perdu au milieu d’un cratère isolé. Ses parents moururent l’année de ses trois ans dans un incendie qui ravagea plusieurs centaines d’alvéoles et la tante alcoolique qui l’éleva ensuite ne fit preuve d’aucune autorité, trop occupée à étancher sa soif. Troy passa donc ses vertes années dans les profondeurs du groupement à explorer et découvrir le monde parallèle qui vivait à l’abri de la lumière. A douze ans, il avait vu en vrai tout ce que la plupart des panhumains ne voyaient jamais qu’à travers leurs écrans : meurtres, trafics en tout genre, rite d’initiation des gangs, prostitués passées à tabac, morts par overdose et ainsi de suite. Troy n’avait jamais pris part à la moindre de ces actions. Il se contentait de d’explorer, de dériver au gré de ses pas. A tel point qu’il avait été tacitement adopté par la faune locale. Il était le môme rêveur qui se promenait en permanence. Sa science des bas-fonds alvéolaires lui aurait ouvert les portes de n’importe quel gang mais il n’éprouvait aucune attirance pour la violence et l’illégalité.

Chacune de ces trois vies s’était terminée de la même façon, par une brève discussion, par une proposition faite le plus naturellement du monde, comme si la chose était anodine. La première – tu aimerais une place dans un orphelinat qui envoie la moitié de ses pensionnaires à la Légion ? – lui avait été faite il y a trente cinq ans par les flics fédéraux qui l’avaient remarqué lors d’une enquête sur un gang fabriquant des metamphétamines. A force de le voir errer sans but lors de leurs planques, ils s’étaient attachés à lui, au point de lui trouver une place dans le pensionnat Wreckminster, prestigieuse institution de charité financée par le Sénat pour aider les plus désœuvrés. Troy ne savait pas ce que voulait dire pensionnat mais la Légion exerçait sur lui une attraction si forte qu’il accepta sans se poser des questions.

La seconde proposition – J’ai un poste vacant à la prospection, est-ce que cela vous intéresse ? émanait de Leandro Krivoï, déjà président de Metalex à sa sortie de la Légion, il y seize ans. Troy avait été séduit autant par la bonhomie sympathique et pleine d’assurance de Leandro que par la carrière qui s’ouvrait à lui. Pendant deux ans, il avait suivi une formation accélérée dans les diverses disciplines requises – sciences de la Terre, techniques minières – et depuis, il arpentait les astres de la PanHumanité et gravissait les échelons au sein de Metalex comme il l’avait fait à la Légion. Jusqu’à ce que Leandro Krivoï lui fasse la troisième et dernière proposition.

« J’ai pensé à vous pour diriger l’équipe de mineurs que nous allons envoyer sur Plunae, qu’en dites-vous ? »

Troy tenait là son bâton de maréchal, son Graal, sa place dans le panthéon discret des mineurs de l’ère stellaire. La découverte de ce qui semblait être les vestiges d’une civilisation éteinte sur Laconia, principale planète du système, ne faisait qu’amplifier cette apothéose. Certes, vu son amitié avec Leandro Krivoï et ses irréprochables états de service au sein de la compagnie, Troy s’attendait à cette nomination mais cela n’entamait en rien la joie immense qu’elle lui procurait. Sur la paroi transparente du magnelift, Troy vit le reflet du sourire qui barrait son visage. Pour lui qui était aussi taciturne que les pierres qu’il fréquentait depuis toujours, ce sourire était le reflet d’une intense joie intérieure.

« Metalex Tower. Hall d’entrée. Arrivée dans cinq secondes. Bonne journée, Monsieur Pierce. »

L’agréable et féminine voix du magnelift sortit Troy de ses pensées avant qu’il ne s’enfonce dans la structure courbe qui courait comme un bulbe aux courbes élégantes autour du monolithe Metalex. Elle abritait une vaste cour marbrée où des fontaines et des bassins, entourés de plantes dont certaines tombaient du plafond, évoquaient plus un jardin botanique que le hall d’entrée d’une compagnie minière.

Avant de toucher le sol, Troy aperçu une silhouette familière, massive et marchant d’un pas alerte. Sven Havgard, inventeur de génie et touche-à-tout un peu sorcier qui dirigeait de manière officieuse le département R&D de Metalex. Il était aussi jovial que bavard, aussi dynamique que fatiguant. Troy l’appréciait beaucoup mais il avait besoin de calme or se rapprocher de Sven Havgard, c’était en prendre pour une heure de discussion à bâton rompu sur dix sujets différents. Assez peu élégamment, il sortit tête baissée du magnelift, comme perdu dans ses pensées et fila à grand pas vers les téléportes les plus éloignés de son collègue. Elles avaient toutes, à travers la PanHumanité, la même apparence : une surface sombre, lisse, froide et bordée par un cadre dorée, semblable à celui des peintures anciennes.

En s’en approchant, le Bios  de Troy – pour BIological Open System, implant neuronal de connexion à distance – se connecta automatiquement à l’interface de commande de la téléporte pour sélectionner une destination. Quand il eut confirmé son choix, l’interface vérifia son identité puis les puissantes IAs du Centre sécurisèrent le transfert.

Moins d’une seconde plus tard, le cadre doré de la téléporte eut un léger chatoiement tandis que la surface inerte du portail s’embrasait, depuis son cœur jusqu’à ses coins, comme un diaphragme s’ouvrant sur une surface blanche et peu lumineuse. Troy ferma les yeux et avança vers ce mur liquide. L’habituelle et fugace sensation d’étouffement s’empara de lui quand il s’y enfonça. Il entendit Sven Havgard l’appeler mais il était déjà trop tard.

Par Nikko
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Vendredi 23 octobre 2009 5 23 /10 /Oct /2009 15:26

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Troy fit le pas suivant à trois mille kilomètres de son ami et du siège de Metalex, au cœur de Matmata, la plus importante concentration humaine de Massada. Quarante millions d’âmes réparties dans vingt huit puits creusés dans le Haut Plateau et reliés entre eux par d’innombrables tunnels et galeries. Ils se ressemblaient tous : un long puit de deux milles mètres de profondeur couronné par un dôme en verplex soutenu par un pilier central lui aussi habité.

Les yeux encore clos, Troy se laissa submerger par l’atmosphère du lieu où il se trouvait. Elle n’avait plus rien à voir avec le hall d’entrée aseptisé et dynamique de la tour Metalex. Ici, on humait à plein poumon les milles odeurs des arbres, des plantes, de la nature, on sentait le vent effleurer son visage, on entendait bruisser les feuilles. Il s’était transféré sur l’Arbre de Matmata, en plein cœur du groupement, dans le Puits principal, profond de trois mille mètres. Son dôme, deux fois plus large que les autres, était soutenu par une demi douzaines de piliers entre lesquels couraient des plateformes, des coupoles, des coursives, des niveaux et des escaliers de toutes tailles. De haut en bas, s’y épanouissait une forêt reconstituée, avec ses étangs, ses clairières, ses bosquets, ses sentiers, ses fourrées, ses cascade et ses vasques alimentées par une rivière coulant en circuit fermé.

Cette forêt sur plusieurs niveaux, en plus de servir de poumon à Matmata grâce à ses arbres riches en chlorophylle recombinée, était le lieu de loisir privilégié des massadiens. Ils y venaient pour marcher, se détendre, nager, peindre, courir, pêcher ou simplement se perdre dans le dédale des branches et des niveaux. Un vent artificiel et des zones antigrav, ajoutés pour les cinquante ans de l’Arbre, permettaient de jouer au frisbee isotrope et au kitennis. Il y avait près de mille espèces végétales et animales dans l’Arbre réparties sur six cent hectares, ce qui en faisait un des hauts lieux de la biodiversité panhumaine.

Troy avait choisi cette destination pour deux raisons. Tout d’abord, car il habitait loin de l’Arbre et voulait savourer en marchant le tour que venait de prendre son existence. Ensuite pour réserver des créneaux horaires pour aller pécher, ce qu’il préférait faire en parlant à quelqu’un plutôt qu’en passant par la Sphère, le metaréseau internet accessible à tous et gratuit, la toile globalisé qui innervait toute la PanHumanité.

En temps normal, il aurait été ravi de cette aubaine –  quinze jours offerts par le big boss en personne pour pêcher jusqu’à plus soif – mais le temps n’était plus normal depuis qu’il avait quitté le bureau de Leandro Krivoï. A présent, Troy ne souhaitait qu’une chose : se rendre dans le nouveau système pour se mettre au travail mais ce n’était pas encore possible. Il fallait en premier lieu établir une base digne de ce nom pour lancer l’exploration, le Germanicus ne pouvant en faire office. Les savants du Centre venaient d’assembler le téléportail nécessaire pour acheminer les différents modules de la future base. Restait à les acheminer et à les assembler.

Troy aimait la pêche, là n’était pas la question. Depuis le jour où il avait vu une truite argentée sauter hors de l’eau dans une des rivières de l’Arbre, il y a quinze ans, il ne se passait pas trois mois sans qu’il prenne sa besace et ses cannes. Il en avait sept, ainsi que cent mouches achetées avec amour et science dans les boutiques les plus pointues de la PanHumanité. C’était son jardin secret mais là, devoir patienter en péchant, devoir ronger son frein alors que Plunae et les vestiges de Laconia lui tendaient les bras, c’était exaspérant. Troy enrageait presque.

Après avoir réservé cinq journées de pêche dans la partie haute de la rivière, celle dévolue à la mouche, celle où le courant était fort et les truites vives et intelligentes, il entama son retour. Il traversa la grande prairie couverte de monde qui entourait le terminal et les guichets pour rejoindre un embarcadère. Il grimpa dans une barge magnétique pour gagner la paroi du puits. Sous ses pieds un vide de deux milles mètres plongeant dans les anneaux d’habitations qui s’empilaient pour donner forme au puits.

Toutes les places assises étant occupées, Troy dut rester debout, la tête à moins de deux mètres d’un optecran palot qui faisait défiler en silence les dernières nouvelles de la planète. Par son Bios et ses implants sonores, il aurait pu avoir le son mais Troy n’en avait pas besoin. Les images se suffisaient à elles-mêmes. Le scandale des Joutes de Massada, provoquée par l’enquête d’une journaliste sur le monde des gladiateurs, n’en finissait plus de faire des vagues. Hector, grand organisateur de combats, venait de mettre fin à ses jours après plusieurs mises en accusation et des révélations sur sa vie dissolue. Une retentissante faillite venait de frapper un important homme d’affaire de Matmata…

Troy connaissait ce visage. C’était celui de John Philip DeBeauLieu, deuxième actionnaire de Metalex, loin derrière Leandro Krivoï. Il se connecta au canal audio.

« … vient de l’annoncer lui-même il y moins d’une quart d’heure, lors d’une conférence de presse exceptionnelle. Le tiers de sa fortune serait parti en fumée suite à des spéculations hasardeuses. John Philip DeBeauLieu va devoir se séparer d’une part importante de ses actifs pour rembourser les pertes qu’il vient d’essuyer. De plus amples précisions nous parviendront dans le courant de la journée. Restez avec nous pour… »

Troy coupa le son et se détourna de l’écran. Même s’il ne voyait pas comment cette nouvelle pouvait interférer avec Plunae, il n’aimait pas cela. Metalex était une compagnie réputée pour sa stabilité et la ruine subite du second actionnaire à la veille de l’exploration du nouveau système ne laissait rien présager de bon.

La barque le déposa à l’entrée d’une galerie qui s’enfonçait dans le bouclier, vers un autre puits. Large de cinquante mètres et haute de trente, elle était lumineuse, bordée d’échoppes, de bars, de restaurants et grouillante de vie. Toutes les modes, toutes les classes sociales, toutes les attitudes se croisaient dans cette longue galerie souterraine et marchande. Oldies qui revisitaient une quelconque période de l’histoire du vêtement, NuPunks avec des implants de cuir et de métal à même la peau, corpocadres dont les costumes intelligents s’adaptaient à la lumière et à l’ambiance, colons massadiens parés de leurs tuniques sobres et fonctionnels, fashionistas arborant plus de vingt couleurs dans une débauche de vêtements, geeks – ou modernistes – à la dernière mode qui consistait non pas à porter des habits mais une combinaison moulante recouverte d’optecran souple transformant le corps en un écran de cinéma mouvant.

Une grande jeune femme vêtue d’une de ces combinaisons se donnait en spectacle, seule et immobile au milieu de la foule, les bras le long du corps et le regard perdu au loin. Sur chacun de ses membres apparaissaient des fragments d’images migrant tous vers son ventre. Troy reconnu immédiatement la surface de Laconia car il en déjà étudié les clichés pendant des heures. Dans leur course, les images se rapprochaient peu à peu des Monts Appalaches, où se trouvaient les Caves et les Canaux dont l’existence avait été révélée quatre jours auparavant. C’était comme un survol à basse altitude de la surface de la planète. Un rapide coup d’œil apprit à Troy qu’ils n’étaient que quelques uns à suivre ce qui se passait sur le corps de la jeune femme.

La première salle fit irruption sur le sein gauche, sous la forme d’un cube aux arêtes vert fluorescent qui semblait enserrer le cœur de la jeune femme. L’image se figea. Le Grand Canal, long de deux milles kilomètres, s’incrusta sur la jambe gauche. La seconde salle se logea autour du nombril. Et ainsi de suite sur tout le corps, les quatre salles et les cinq canaux mais sans reproduire la forme qu’ils dessinaient à la surface de Laconia, celle d’un peigne/rateau à quatre dents couronnées chacune par une des caves. Quand ils furent tous là, la combinaison s’éteignit, à l’exception des arêtes fluos des neuf vestiges. Un message commença alors à défiler, en partant de l’épaule gauche pour circuler dans les cubes et les pavés numériques.

 

 

PLUNAE IS OUR FUTURE

PLUNAE IS A MYSTERY

OUR FUTURE IS A MYSTERY

 

 

Uen fois le message disparu, la combinaison vira au noir avant que ne débute un autre défilé, cette fois-ci composé d’images en provenance de la Terre. Les océans, les villes, les campagnes, les Pyramides, Jésus, la Grande Muraille, le Colisée, Napoléon, l’Amazonie, l’Antarctique, le château de Versailles, Gandhi, De Vinci, Tokyo, Macchu Picchu, Picasso, New York, des tableaux, des bibliothèques, des musées, des temples, des cathédrales, des volcans, tous les lieux, toutes les époques, tout le génie humain, toute la beauté de la Terre, tout ce qui était perdu depuis près de trois siècles et qui allait bientôt réapparaître sur tous les écrans de la PanHumanité.

A mesure que la ronde des images s’accélérait, celles-ci gagnaient en luminosité. Elles finirent par noyer le corps de la jeune femme dans une pure brillance. La lumière reflua d’un coup, faisant apparaître ce second et dernier message :

 

 

EARTH IS OUR PAST

EARTH IS A MYSTERY

OUR PAST IS A MYSTERY

 

 

Puis ce fut le noir final.

Des applaudissements et des félicitations éclatèrent. L’auditoire de la jeune femme se composait à présent d’une centaine de personnes. Troy reprit rapidement sa route, tout entier pénétré par la mise en perspective que venait de faire la moderniste : la Terre et Plunae, le passé et le futur, les origines et l’horizon.

Quand la sonde Gagarine Colombus et le vaisseau Germanicus avaient été lancées à deux ans d’intervalle, personne ne pouvait alors imaginer le sens que prendraient ces arrivées quasi simultanées une trentaine d’année plus tard. Le Berceau de l’humanité et les traces d’une civilisation extraterrestre atteint à six mois d’intervalle ! L’immense majorité des panhumains voyaient dans cette conjonction un signe fort, un moment particulier de leur destin. Ils se sentaient à la croisée des chemins avant de s’engager plus avant dans les étoiles, dans la vie stellaire. La sonde, même si elle n’avait pas de téléportes et n’allait faire qu’observer la Terre, était le premier pas en direction d’une réunion des deux branches séparées de l’humanité. Plunae, quand à lui, était un jalon de plus dans la conquête de l’Espace, une confirmation que la route suivie était la bonne. Pour la multitude, la PanHumanité était à mi-chemin entre l’accomplissement des civilisations terrestres et les réalisations qui les attendaient dans les étoiles. 

Mais tous ne se réjouissaient pas autant. Ceux qui avaient lutté contre l’envoi de la sonde et voulaient oublier la Terre, assuraient que Plunae était une image anticipée de la Terre, un tombeau abritant une civilisation morte. Ils voulaient oublier ce passé, cette préhistoire stellaire pour tirer un trait définitif sur la culpabilité liée à l’Accident. La Terre était morte, mieux valait l’oublier selon eux. D’autres assuraient que des temps sombres s’annonçaient, qu’une nouvelle période de troubles et de récession arrivaient. Pour eux, la période d’essor que traversait la PanHumanité ne pouvait durer indéfiniment. L’histoire était jalonnée de crises, à toutes les époques : les invasions barbares dans l’Empire romain, la guerre de Cent ans et la peste noire en Europe, la disparition de la civilisation de l’île de Paques, la Grande Dépression des années 1930, les Troubles dont était sortie la PanHumanité. L’histoire ne filait jamais en ligne droite mais était faite d’accidents. La PanHumanité allait traverser une zone de turbulence après cent quarante ans de croissance et de prospérité ininterrompues. La Terre et Plunae étaient les annonciateurs de ce changement.

Troy, que la Terre n’avait jamais intéressé, regardait ces passions avec indifférence, renvoyant dos à dos les catastrophistes et les chantres du bonheur à venir. Ils étaient l’écume d’une PanHumanité en mouvement, un grésillement dans le fond sonore de sa vie. Son attention était exclusivement tournée vers Plunae. Elle était son futur immédiat et le couronnement de son existence.

Cette idée, comme une conclusion momentanée au cours de ses pensées, fit naître en Troy l’envie de se siffler une bière bien fraîche sur la terrasse de son logement. Il hâta le pas, imaginant déjà le bruit de la bière coulant dans le verre et le pétillement de la mousse sur ses lèvres. Il allait prendre une Stellaire, une bière blonde dont les fines bulles vous caressaient le palais comme aucune autre. Un régal. Sa promenade était terminée.
Par Nikko
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Vendredi 23 octobre 2009 5 23 /10 /Oct /2009 15:27

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La première conséquence de la faillite de John Philip DeBeauLieu fut portée à la connaissance de Troy alors qu’il revenait d’une journée de pêche, sa besace lourde des deux belles truites qu’il avait gardées pour manger avec Sven Havgard. Il l’avait invité pour le mettre au courant de sa récente promotion, celui-ci ne lui aurait jamais pardonné d’apprendre la nouvelle autrement que par sa bouche.

Après huit heures dans la partie haute de l’Arbre, celle isolée de tous les réseaux par un voile de confinement ondulatoire, quand Troy redescendit dans les étages ouverts, son Bios se connecta automatiquement à la Sphère pour une relève des messages et des informations. Le simple fait que Troy puisse passer une journée sans se connecter en disait long sur lui, la plupart de ses congénères, tous accrocs aux informations et aux nouvelles charriées en permanence par la Sphère, étant incapables de s’y soustraire plus d’une heure. Lui avait au contraire l’habitude de passer des jours loin de tout réseau, quand il œuvrait à plus de quinze kilomètres sous terre ou sur des astres éloignés.

Une fois connecté, le Bios fit apparaître l’information sur l’écran rétinien de Troy. Elle serait passé inaperçue s’il n’avait pas sélectionné comme prioritaire tout ce qui concernait Metalex et Plunae. La phrase brillait de mille feux sur sa rétine. Elle clignotait presque.

 

 

« Hekarius Volonté vient de racheter quinze pourcents de la célèbre compagnie minière Metalex. »

 

 

Troy parcourut rapidement l’article pour y trouver confirmation de ce qu’il avait anticipé en découvrant le titre. John Philip DeBeauLieu, acculé à la vente suite à ses déboires boursiers, avait rapidement trouvé un acheteur pour ses parts dans Metalex, un acheteur qui avait fait une offre bien plus généreuse que ses concurrents. Ce qui étonnait le monde de la finance, c’était qu’une telle déroute arrive à un gestionnaire aussi avisé que DeBeauLieu. C’était le premier drame de ce genre qui frappait ce spéculateur attentif et circonspect. Il était le second actionnaire de la compagnie, après Leandro Krivoï qui restait toujours largement majoritaire. De l’avis de tous, il s’agissait d’un coup de tonnerre dans le ciel paisible de Metalex. En effet, ses statuts donnaient un droit de regard et de nomination à tout actionnaire possédant plus d’un huitième – 12,5% – du capital. DeBeauLieu, formé à la même ancienne école que Krivoï, proche de lui en affaire comme en amitié, avait une confiance aveugle dans le directeur de Metalex. Il n’avait jamais remis en question ses choix. Rien n’était moins sûr avec le nouvel actionnaire, Hekarius Volonté, surnommé par tous l’Homme Doré.

S’il n’y avait pas la découverte récente des Vestiges sur Plunae et l’arrivée prochaine de la sonde Gagarine-Colombus pour truster les sommets de l’actualité depuis plusieurs semaines, ce serait lui, l’Homme Doré, qui aurait les honneurs des médias. Il défrayait régulièrement la chronique avec son incroyable réussite dans les affaires, sa vie somptueuse, ses conquêtes féminines et ses frasques en tout genre.

En vingt ans, grâce à un redoutable sens de la spéculation, il s’était constitué un empire économique qui l’avait hissé parmi les individus les plus riches de la PanHumanité. Il possédait HelioSun MediaCorp, une chaîne de média en pleine expansion, WARP/PIAS, une importante maison de disque, RichesseRock, un fabriquant de stations orbitales de luxe, DeFayette Incorporated, un groupe de travaux publics, sans compter ses diverses participations dans une multitude de groupes, dont Metalex depuis quelques heures. Le plus surprenant dans cette ascension fulgurante était qu’il ne planait aucun soupçon de fraude, d’abus de pouvoir ou de corruption. Les autorités financières et économiques de plusieurs groupements s’étaient penchées sur ses nombreuses activités sans jamais rien y trouver à redire, ce qui rendait encore plus éclatant son succès.

Non content d’accumuler les réussites économiques, Hekarius Volonté collectionnait aussi les femmes. Lors des douze derniers mois, il avait été vu en compagnie de Jarinza Metahuatec, égérie nurock qu’il avait fait signer sur son label, de Liz Sodhingor, actrice aux rôles sulfureux et enfin, en compagnie de Naya et Phelia, deux tops models inséparables qui cultivaient le look panthère/jaguar aussi bien dans leurs tenues que par des modifications corporelles – oreilles félines pour l’une, queue tactile pour l’autre. Inséparables jusqu’où ? était une des questions que se posaient tous ceux qui les voyaient de près ou de loin. Le sourire flamboyant de Hekarius à chaque fois qu’on le voyait ensemble semblait être un début de réponse. Il collectionnait aussi les œuvres d’art anciennes, les armes, les véhicules de luxes, il subventionnait des associations caritatives et finançait des orphelinats, étant lui-même orphelin. Rien ne lui résistait car l’argent coulait à flot. Il y a une vingtaine de mois, il avait à son tour succombé à la mode de la pigmentation dermique en choisissant la teinte qui lui avait valu son surnom d’Homme Doré. Des pieds à la tête – rasée depuis – Hekarius Volonté brillait comme de l’or, ce qui ne le rendait que plus visible au sein du gotha médiatique de la PanHumanité.

C’était cet homme qui venait de s’immiscer, sans crier gare, dans le capital de Metalex. Quels étaient ses plans futurs ? Quel profit attendait-il de cette nouvelle participation ? Etait-ce Metalex qui l’intéressait ou bien voulait-il simplement prendre pied dans l’univers des compagnies minières ? Y avait-il un rapport avec Plunae ? Les conjectures des journalistes ne faisaient que rebondir sur la dorure impeccable et le sourire parfait de l’Homme Doré. Pour dire les choses sans détour, personne n’en avait la moindre foutue idée.

Pour sa part, Troy n’augurait rien de bon de cette intrusion surprise. Ce n’était pas le côté people, icône médiatique de l'Homme Doré qui le dérangeait mais plutôt ses pratiques économiques. Elles n’avaient rien à voir avec les principes de Krivoï et de ses prédécesseurs. Metalex était issu de l’époque des Colons, de l’époque où les humains exilés ne pensaient qu’à bâtir un nouveau monde pour oublier l’ancien. Elle ne cherchait pas le rendement ou le bénéfice mais plutôt à servir les humains dans leur expansion stellaire. Ils avaient besoin de richesses du sol et Metalex les fournissaient sans avoir le profit comme horizon. A contrario, l'Homme Doré appartenait aux nouvelles générations d’entrepreneurs qui avaient pour modèle le libéralisme terrestre d’avant l’Accident. Des conceptions, des pratiques si opposées qu’elles interpellaient profondément Troy. Que pouvait bien vouloir cet homme en prenant pied dans une société qui se réclamait de principes opposés aux siens ?

Il eut un premier élément de réponse le lendemain du repas avec Sven, quand une femme se présenta à l’entrée du Hameau, la communauté close et gardiennée où il vivait, à la surface même du Bouclier, entre trois puits, dans des galeries creusées à ciel ouvert puis couvertes d’arcades et de petits dômes en verplex. Le visiophone modélisa la femme de plein pied. Elle était l’incarnation de son fantasme féminin le plus abouti. Une beauté non pas à couper le souffle mais à lui couper le souffle

Avant de lui répondre, il prit le temps de la détailler. Elle avait une bonne trentaine d’années, la peau sombre – un mélange d’Afrique, d’Inde et d’Europe, selon une estimation rapide de Troy –  une crinière léonine, des yeux de velours, une poitrine généreuse qui tendait à merveille l’étoffe de son tailleur coupé à la dernière mode dans une toile verte, moirée et infroissable. Elle était parfaite aux yeux de Troy. Il avait autant envie de l’embrasser que de la voir nue, offerte et cambrée sur son lit.

« Oui, fit-il en envoyant le son et non l’image.

- Troy Pierce ?

- Lui-même. »

Elle ne s’attendait pas à parler à un micro. Son étonnement quelque peu dépité était délicieux à voir.

« Je suis Thalia Griffin, journaliste free lance. Je souhaiterai vous poser quelques questions si vous n’y voyez pas d’inconvénient. »

Troy fronça les sourcils. Il n’aimait pas les journalistes. Des fouines intéressées par le sensationnel et non par la réalité des choses. C’était eux qui faisaient tourner la grosse machine médiatique, qui alimentaient la Sphère en ragots, rumeurs et autres nouvelles à sensations. Cette jeune femme, en un mot, venait d’écoper d’un sérieux handicap que ne contrebalançait qu’à peine sa beauté parfaite.

Une rapide incursion dans la Sphère lui apprit l’essentiel. Elle était effectivement journaliste free lance et plusieurs de ses articles avaient attiré l’attention, notamment une enquête sur des pratiques de recrutement proches du harcèlement sexuel dans le monde de la mode. Elle avait travaillé pour les plus grands groupes : VoxPopuli, Starnews, ABC1 et, ces derniers mois, pour HelioSun MediaCorp. Pour Troy qui avait déjà relié entre elles ces informations, la messe était dite.

« C’est à quel sujet ? »

Il la sentit hésitante  un bref instant.

« A propos de votre récente affectation sur Plunae… »

La journaliste laissa sa phrase en suspens. Si elle avait vu le hochement de tête de son interlocuteur, elle aurait compris qu’il valait mieux faire demi-tour.

Journaliste, des questions sur Plunae, une filiation possible avec Hekarius Volonté : Troy n’avait pas besoin d’en savoir plus. Sa présence signifiait que l'Homme Doré avait organisé une fuite car jamais Leandro Krivoï ou Sven Havgard n’auraient laissé filtrer l’information. Ensuite, en lui envoyant cette bombe parfaitement calibré sur ses désirs – ce qui impliquait qu’ils avaient fouillé dans sa vie privée –  ils essayaient de le manipuler par l’entrejambe.

« Et bien vous faites fausse route, dit à voix basse Troy, après avoir bloqué le micro. »

Il pensa un instant la faire rentrer, la mettre dans son lit pour la nuit avant de la renvoyer bredouille mais il se ravisa au dernier moment. Un traceur nanotech pouvait très discrètement passer de son délicieux corps au sien sans qu’il s’en rende compte.

Troy ne la fit pas entrer chez lui et la regarda se débattre devant le visiophone à l’entrée du Hameau. Elle utilisa tous les outils à sa disposition : l’argent en promettant une généreuse rémunération de chaque interview, son corps en laissant entendre qu’elle serait à sa disposition le temps de l’entrevue, la flatterie en lui faisant comprendre qu’il pouvait accéder à une belle renommée en temps que mineur d’un nouveau monde. A mesure qu’elle faisait des pieds et des mains pour obtenir l’interview, elle perdait contenance. Ce spectacle réjouit Troy.

« Puis-je au moins savoir pourquoi vous refusez aussi fermement de me recevoir, monsieur ? tenta-t-elle une dernière fois d’une voix miel et caresse.

- Oui, vous le pouvez. Vos concurrents m’ont fait une meilleure offre. Au revoir, mademoiselle Griffin. »

Puis Troy mit fin à la communication sans pour autant couper la vidéo. Il regarda la journaliste devenir verte de rage puis faire demi-tour pour lui offrir la vue qu’il désirait depuis le début : sa croupe, son cul, ses fesses. Elles étaient à l’image du reste : parfaites sous sa jupe de tailleur élégante et sexy. Troy la regarda s’éloigner avec un petit pincement. Il avait été rustre et discourtois mais elle l’avait bien cherché.

En trois jours, il y avait eu le rachat d’une partie de Metalex puis cette journaliste, avec, chaque fois, en arrière plan, Hekarius Volonté. Troy fronça les sourcils. Tout cela lui plaisait de moins en moins.

La troisième et dernière conséquence de la faillite de John Philip DeBeauLieu, la plus fâcheuse, fut annoncée à Troy par Leandro Krivoï en personne, sous la forme d’un message holo confidentiel. Troy en accusa réception puis le transmit au réseau local de son appartement.

« Obscurité puis lecture, dit-il ensuite à voix haute. »

Les lumières s’éteignirent et une image 3D du président de Metalex fit son apparition au milieu de la pièce, vacillante au début puis fixe ensuite, avec l’habituelle transparence des message holo. Une chose frappa immédiatement Troy : toute trace de l’habituelle bonhomie de Leandro Krivoï avait disparu de son visage. Pour la première fois depuis qu’il lui avait serrée la main quinze ans auparavant, le président de Metalex semblait grave.

« Troy, comme vous le savez déjà, Metalex, notre compagnie, ma compagnie, vient de voir un sixième de son capital passer d’une main dans une autre. Et pas n’importe laquelle, non. Celle d’Hekarius Volonté, personnage un peu trop haut en couleur à mon goût. Nous exerçons, lui et moi, la même profession mais de manières tout à fait différentes. Il cherche à tirer le plus large profit des biens qui lui passent entre les mains là où je suis encore pétri des principes des Colons. J’ai quatre vingt dix ans, que voulez-vous ! Je suis un dinosaure comparé à ce bolide médiatique. Mais vous savez cela aussi bien que moi. Vous m’avez déjà entendu discourir sur le sujet plus d’une fois. Je ne vous ai pas envoyé un message pour vous faire part des énièmes élucubrations d’un vieux fou. J’ai une chose à vous apprendre. Elle concerne Plunae… Je vous sens vous raidir, mon ami mais n’ayez crainte, elle ne remet absolument pas en cause votre départ ou notre affaire. Il s’agit plutôt d’un petit grain de sable qui fait crisser les dents. Rien de plus. Vous n’êtes pas sans savoir que les quinze pourcents que détient l'Homme Doré lui donnent quelques droits, notamment en ce qui concerne les nominations au sein de la compagnie. Et bien figurez-vous qu’il vient d’exercer son droit, en nommant un des siens responsable de la logistique dans le nouveau système. Je ne sais comment il a fait pour agir aussi vite mais il m’a bien fait comprendre que si je m’y opposais, j’aurais une armée d’avocats sur le dos. Vous rendez-vous compte, Troy ? Des avocats ! Lui, mon nouvel associé, me menacer de la sorte, après trente ans d’une bonne et sincère amitié avec DeBeauLieu. Heureusement, la logistique, ce n’est pas grand chose par rapport à la prospection et à l’exploitation. L’homme en question, un certain Guido Schneider, est un proche de Volonté depuis plusieurs années mais il est difficile d’en savoir plus à son sujet. L’animal est d’une rare discrétion. Je n’ai pas encore une idée très précise de la façon dont ils pourront interférer dans nos affaires mais je ne présage rien de bon pour nous. Je vous tiendrais au courant dans quelques jours, quand vous nous reviendrez. Voilà pour l’essentiel. Je tenais à vous en informer moi-même. Certes, c’est une belle épine qui vient se ficher dans notre pied mais n’oublions que ce pied va fouler de nouvelles planètes. Là est l’essentiel. Nous ne devons pas perdre cela de vue. Bien à vous mon cher Troy. »

Leandro Krivoï hocha légèrement la tête avant que l’image ne s’estompe. Troy y voyait plus clair à présent, même si c’était dans un tableau soudainement assombri. L'Homme Doré voulait coûte que coûte ses entrées sur Plunae. Lui qui brillait depuis de longs mois au firmament de la PanHumanité, lui qui avait un appétit insatiable pour la nouveauté, la gloire, l’éclat ne pouvait décemment rester à l’écart de ce qui se passait sur Plunae. Il avait donc saisi l’occasion qui s’était présentée avec la ruine de DeBeauLieu pour prendre pied dans le nouveau système. A bien y regarder, cela n’étonnait pas Troy. La démarche était habile et illustrait la redoutable efficacité d’Hekarius Volonté.

 

Toutes ces nouvelles gâchèrent les derniers jours de congé de Troy. Il annula ses créneaux de pêche, il décommanda les deux anciens de la Sixième qu’il devait voir et resta chez lui, de mauvaise humeur et comme habité par une désagréable intuition. Son esprit ne pouvait se détacher d’Hekarius Volonté, de la journaliste qui avait du approcher quelqu’un d’autre à présent, de Guido Schneider qui allait regarder par dessus son épaule pour tout rapporter à son maître. Troy les percevait tous les trois comme des nuages sombres, comme des obstacles sur la route. Pour la première fois de sa vie, il avait un mauvais pressentiment.

 

 

 

Par Nikko
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Vendredi 23 octobre 2009 5 23 /10 /Oct /2009 15:35

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II 

 

 

 

 

 

 

 

L’inspectrice Aretha Williams, aux commandes d’un jetcar banalisé fonçant vers le lieu d’intervention, chantait les paroles du morceau que la sono de l’habitacle diffusait à plein volume.

 

 

Until the colour of a man's skin

Is of no more significance

Than the colour of his eyes

Me say war

 

 

Quand elle avait entendu l’appel d’urgence sur la fréquence ouverte du commissariat Grand Central, cette chanson – War de Bob Marley – lui était immédiatement apparue en tête. Elle appréciait ce song-writer jamaïcain du XXième siècle depuis toujours et connaissait tous ses textes ou presque par cœur. Ce morceau, un de ses titres emblématiques, reprenait un discours de l’empereur éthiopien Hailé Sélassié à l’ONU, chétif ancêtre du Sénat PanHumain. War était un vibrant plaidoyer pour l’égalité des hommes sur Terre car, à l’époque, être noir ne signifiait pas la même chose qu’être blanc, jaune ou marron.

Si cette chanson était apparue dans la tête d’Aretha, elle-même d’un profond noir de peau, c’était parce que le gang à l’origine de l’intervention, les Blue Arlequins, était adepte de la pigmentation dermique. Les premières images qui étaient arrivées montraient de gros bébés lourdement armés au derme d’un beau bleu primaire tirant sur l’azur, avec une nuance plus sombre pour les cheveux. Aretha aurait aimé voir la réaction de Bob Marley et du Négus éthiopien devant cette couleur de peau.

 

Pour rejoindre le groupe d’intervention, elle avait du batailler ferme. Son supérieur, l’élégant et plein d’entregent capitaine Jean S Warrior, avait tout d’abord opposé une fin de non recevoir quand elle avait surgit dans son bureau en demandant l’autorisation de se joindre à ses collègues. Il avait ensuite plié sous le poids de ses arguments, exposés avec sa fougue et son énergie habituelles. D’une part, sa mise à pied arrivait à terme dans deux mois et elle avait besoin d’exercice ; d’autre part, elle connaissait par cœur ce genre de gang spécialisé dans l’arterrorisme.

« Ok, Williams. Prenez un véhicule et suivez Frazier. Mais attention, pas de vagues et on reste aux ordres de Frazier. Suis-je clair ?

- Vous l’êtes, cap’taine, confirma-t-elle, en fermant la porte dans une volte-face qui fit valser ses fines dreadlocks autour de son visage ingrat. »

Trois minutes plus tard, elle était dans le jetcar et programmait le morceau de Bob Marley malgré l’interdiction formelle d’écouter de la musique en intervention. Elle ordonna ensuite au pilote automatique de suivre la colonne de jetcars loin devant elle, le temps d’enfiler son gilet pare-balles et de sélectionner le mode étourdissant de son Glock-Wesson 9.2 en le mettant à pleine puissance – les arterroristes n’étaient pas des enfants de chœurs. Les Blue Arlequins, avaient pris pour cible l’antenne locale du groupe média HelioSun MediaCorp, nouvelle venue bruyante et hyperactive dans le paysage média de la PanHumanité, propriété autant que jouet de l’Homme Doré, lui aussi bruyant et hyperactif.

L’arterrorisme : un classique depuis une dizaine d’années, un mélange explosif d’art et de violence, avec pour but non pas l’argent, l’information ou une quelconque revendication politique mais plutôt l’envie de semer une anarchie créative, selon les termes du premier arterroriste et théoricien de ce mouvement postanarchiste, DaDaLi. Il s’était fait connaître en libérant tous les animaux du zoo orbitale de Brasilia à travers un portail distrans après les avoir coloré en jaune et violet. A la juge qui lui avait demandé ce qu’il trouvait de joyeux aux vingt morts générés par ce happening et les suivants, il avait répondu que la mort étant notre seule certitude, il fallait apprendre à en rire. Réponse qui ne suffit pas à convaincre les jurés de son procès. Il purgeait depuis une peine de soixante quinze ans à manœuvrer et remplir les immenses péniches à hydrogène sur la géante gazeuse Québec, système Ross. Une des particularités du système carcéral panhumain était de confier aux détenus des travaux d’utilité générale, pour ne pas les laisser en marge et leur donner une chance d’être utile et de se racheter. Il n’y avait plus de prisons au sens terrestre du terme mais uniquement des colonies pénitentiaires de travail, selon la dénomination officielle, principalement autour des géantes gazeuses afin d’en récolter les richesses et, aussi, de simplifier la surveillance des ces détenus souvent très dangereux.

Après cette incartade dans ses pensées, Aretha se brancha sur le flot d’informations émanant de Grand Central pour isoler celles qui concernaient l’intervention en cours. Le gang n’était fiché nulle part. Non content d’avoir investi les locaux d’HSMC, ils se servaient à présent des installations pour diffuser un cartoon où des clowns bleus zigouillaient des caricatures de sénateurs et sautaient des caricatures de sénatrices à grand renfort d’onomatopées et d’expressions à la Tex Avery.

Quelques secondes après l’alerte, les cyberflics du troisième étage de Grand Central avaient lancé un raid pour mettre un terme à cette diffusion mais s’étaient heurtés à une glace noire particulièrement efficace, l’équivalent virtuel d’un mur d’acier de dix mètres d’épaisseur. Elle était si dense et si profonde qu’elle nécessitait une IA à temps plein pendant plusieurs minutes pour être percée. Or niveau IA, la police d’Harbour Large était plutot très mal fourni. De plus, une bombe avait déjà explosée sur place, rendant impraticable l’entrée des studios. Des clowns certes joyeux mais qui ne rigolaient pas le moins du monde.

Pour un premier retour à la Rue après une vingtaine de mois de bureau et de paperasseries, Aretha ne pouvait espérer mieux que les Blue Arlequins. Elle connaissait par cœur ces gangs et leur modus operandi pour les avoir traquer pendant deux ans. Ils étaient d’ailleurs indirectement à l’origine de sa mise à pied. Elle avait grillé la couverture d’un agent fédéral et fait capoter plus d’un an d’enquête. Ce qui lui avait sauvé la peau, c’était le fait indéniable qu’Aretha était un des meilleurs flics du groupement. Elle connaissait comme sa poche tous les quartiers les plus chauds, elle appelait par leur prénom plusieurs…

« Williams ? Ici Frazier. »

Canal prioritaire. La musique cessa sur-le-champ et le visage de l’officier en casque et tenue anti-émeute fit son apparition dans un coin du pare-brise.

« Je te reçois.

- Bien. Content de t’avoir avec nous, Williams. T’as besoin de te décrasser. Deux choses. Tout d’abord, joue pas au héros…

- Et la deuxième ? demanda-t-elle pour couper court à tout sermon.

- A ta mine réjouie, je vois que tu m’as compris, Aretha. La deuxième, c’est ton avis sur la situation.

- Pour commencer, les Blues Arlequins, comme tout le monde, je ne connais pas. Ensuite, leur Black Ice… Pas des débutants. On a affaire à des gens entraînés et organisés…

- Ton avis sur la situation, ca veut dire surprend-moi pas endors-moi !

- Vu la Glace et ce qu’ils balancent sur HSMC, faut s’attendre à un techie très performant, qui doit même pouvoir entendre notre conversation… Que pasa ? »

Sur son pare-brise, Aretha vit Frazier hocher la tête et changer d’attitude.

« A tous. Une Bertha vient de faire son apparition sur le toit du bâtiment. On grimpe dernier étage et on fonce. Terminé. »

Une Bertha : argot flic pour désigner l’artillerie lourde employée par les gangs et autres intervenants de l’industrie du crime. En général un joujou qui ne payait pas de mine, bricolé avec les moyens du bord mais capable de rayer de la carte en quelques coups un immeuble de dix étages.

Le dernière étage : même registre sémantique. Dans un monde où la circulation se faisait non seulement dans les deux sens mais aussi sur plusieurs niveaux, grimper au dernier étage signifiait gagner le dernier niveau de circulation, le plus rapide, réservé aux forces de police et aux ambulances en intervention. Le groupement Harbour Large, de par son étendue – cinq cratères agglomérés pour une superficie de dix mille kilomètres carrés –  et ses nombreuses lignes de magnetram aérien, se permettait le luxe de n’avoir que deux fois deux voies de circulation sur trois niveaux. Un groupement voisin avait jusqu’à quinze niveaux de circulations.

Donc grimper dernier étage et foncer.

Aretha posa ses mains sur le volant du véhicule, pensa manuel et une petite décharge parcouru la paume de ses mains, alors qu’elle se câblait sur l’ordinateur de bord. Une seconde après, la poussée du réacteur ventral la propulsa vingt mètres plus haut. Deux petits ailerons sortirent pour stabiliser le véhicule qui retrouva les quatre autres pour s’élancer pleins gaz vers les studios HSMC.

L’altitude prise par le jetcar offrait une vue incomparable sur le cœur de ce groupement de cinquante millions d’habitants. A droite, à quelques kilomètres, Baggersee, plan d’eau de trois cents hectares avec une myriade d’embarcations en tout genre naviguant autour d’un des piliers principaux du dôme où s’enroulaient les toboggans de la base de loisir TotemTop. A gauche, devant, derrière, tout autour, des milliers de blocks, immeubles de la taille d’un pâté de maisons, hauts d’une vingtaine d’étages et abritant commerces, bureaux et habitations. Ces blocks étaient couronnés de jardins, de piscines, de restaurants, de terrains de sports, de cinémas, de squares, de place publique, de tout ce qui faisait la vie du groupement. Des arches, des ponts, des coursives permettaient de passer de blocks en blocks. Seuls dépassaient de ce foisonnement de terrasses les piliers du dôme, les lignes et les stations du magnetram reliées aux blocks par des ascenseurs et des escaliers. Au dessus d’eux, à plus de cinq cents mètres, la paroi en verplex du dôme filtrait la lumière du puissant soleil Tau Ceti.

L’écran du communication apparut en grésillant sur le pare brise juste avant qu’Aretha ne se mette à dériver dans ses pensées, chose qu’elle ne faisait jamais mieux que lorsqu’elle fonçait à trente mètres au-dessus de la mêlée, à toute allure. C’était Frazier. Son visage entier était un signal d’alerte.

« Nos amis viennent de se servir de leur Bertha. Sous ses allures de vieux tromblon, c’est un canon à sodium classe 3. Ils ont cratérisé deux places de parkings ainsi que les deux véhicules qui les occupaient. »

 

Par Nikko
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Vendredi 23 octobre 2009 5 23 /10 /Oct /2009 15:37

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Les studios HSMC se trouvaient dans les Hauteurs de Harbour Large, là où les blocks étaient moins hauts, plus luxueux et réservés aux cabinets d’avocats, aux corpocadres et aux galeries d’arts, endroits où la police intervenait moins souvent qu’ailleurs. Aretha ne voyait qu’une raison pouvant pousser un groupe média de la taille d’HSMC à installer une antenne dans les Hauteurs : une ristourne conséquente sur les impôts et taxes consentie par le Groupement car il ne se passait jamais rien dans ce coin là de l’Univers. C’était principalement ce manque d’activité qui avait conduit ses supérieurs à muter Aretha à Grand Central : dans un quartier aussi calme que les Hauteurs, il était difficile de faire des vagues.

Elle posa son véhicule à côté de celui de Frazier. Il portait la tenue d’intervention, avec exoarmure souple et casque à visière tactique. Relevée pour le moment, elle laissait voir un visage opiniâtre et tenace. Il attendit à peine que l’escouade – pareillement vêtue sauf Aretha – soit regroupée autour de lui pour commencer.

« Bon, nos clowns sont à trois blocks de là. Ils sont entre huit et quinze, d’après les images et les témoignages, avec un Sodium classe 3 et l’artillerie habituelle. Grand Central vient de me faire parvenir les analyses des vidéos de surveillances. Ils ont fait sauté l’entrée principale. Elle est HS mais, heureusement, ils ont négligé les communications entre les studios et le reste du block. Nous allons passer chez les voisins pour aller dire bonjour à nos amis les clowns. Manœuvre habituelle. Deux équipes d’intervention, celle de Laurenszi et la mienne et une équipe de soutien feu, celle de Kenisa…

- Si on voit une belle voisine, on sort aussi notre artillerie ? fit Laurenszi, une grande tige musclé. »

Discret rire gras général. Même Frazier, peu enclin au rire, hocha la tête.

« Premièrement, on ne coupe pas son supérieur tant qu’il n’a pas fini de parler. Ensuite, en ce qui concerne les voisines, confiscation de vos armes si elles sont utilisées à mauvais escient, répondit-il, pince sans rire avant de poursuivre en regardant Laurenszi. N’est-ce pas monsieur l’homme marié ?

- Pourquoi est-ce qu’on arrose pas les studios depuis un véhicule d’appui tactique ? demanda un policier inconnu d’Aretha.

- Pour deux raisons. Primo, à cause des otages. Il y en aurait une quinzaine à l’intérieur. Deuxio, à cause des assurances qui feraient sauter nos finances si jamais on rayait de la carte les studios HSMC sans une salement bonne raison de le faire. »

Voilà qui rendait amère Aretha : devoir intervenir sous la menace d’une Bertha classe 3 pour ne pas prendre le risque de fâcher les assurances. Elle avait aussi une question.

« Et si les vidéos sont trafiquées ? S’il nous tendent un guet-apens ? C’est une blague du niveau de ces clowns. »

Aretha vit Frazier prendre sur lui pour ne pas démarrer au quart de tour face à une question qui était en partie destiné à le faire démarrer au quart de tour, elle l’aurait volontiers reconnu. En partie seulement car ce genre de mauvaise plaisanterie était vraiment du goût des arterroristes.

« Grand Central est formel, les images sont authentiques. Il faudrait une IA de classe 3 au moins pour falsifier en si peu de temps plusieurs minutes d’archives en provenance des caméras de surveillance. Les archives vidéo ont été récupérées quelques secondes après l’alerte, procédure normale. A ce propos, poursuivit-il à l’attention d’Aretha, tu vas partir avec Burrell et Diaw, nos deux bleus, pour inspecter les égouts voir si nos amis n’ont pas laissé un techie ou quelques clowns pour couvrir leurs arrières…

- Je…

- Tout d’abord, coupa-t-il sèchement, ta mise à pied se termine dans deux mois. Ca la foutrait mal s’il t’arrivait quoi que ce soit aujourd’hui. Ensuite, tu manques d’entraînement or risque d’y avoir du sport. Il est hors de question que je mette en danger la vie de l’un de mes gars à cause de ton manque de pratique. Est-ce clair ? »

Il avait doublement raison. Elle opina du chef à contrecœur. L’idée de descendre dans les égouts avec deux bleus ne l’enchantait guère mais elle ne pouvait s’attendre à mieux pour un retour sur le terrain. Elle dévisagea Burrell et Diaw : deux jeunes impatients d’en découdre. Ils semblaient ravis de l’avoir comme partenaire. C’était toujours cela de pris, pensa Aretha : les jeunes recrues sous le charme sont toujours plus obéissantes, plus coopératives.

Sa réponse au est-ce clair ? de Frazier fut noyée par le bruit du passage à basse altitude, entre les blocks, d’un jetvan aux couleurs du groupe HSMC. L’œil aguerri d’Aretha nota la présence d’un bulbe dorsal qui abritait, neuf fois sur dix, un générateur de champ de confinement permettant de résister à la plupart des Bertha. Un jetvan spécial interventions périlleuses. Une chance pour HSMC : la retransmission en direct d’un happening arterroriste, d’une prise d’otage et de l’intervention de la police valait de l’or dans la course permanente aux meilleurs taux d’audience. Le groupe média était assuré d’occuper les devants de la scène ce soir.

La suite, jusqu’à ce qu’Aretha et les deux bleus descendent dans les égouts, fut une succession rapide de gestes habituels : demande par Frazier de renfort pour disperser les foules, sécurisation des environs, brouillages des communications et, enfin, vérification des munitions, des armures et des fréquences de communication des équipes.

L’équipe d’Aretha fut la première à descendre. Au préalable, Grand Central avait contacté les services de la voirie du groupement pour obtenir un déverrouillage de la plaque d’égout la plus proche ainsi qu’un accès prioritaire aux différents capteurs sensorimétriques qui s’y trouvaient. Aretha, par expérience, savait qu’un techie un tant soit peu qualifié aurait déjà camouflé sa présence en trafiquant les caméras mais il s’agissait de la procédure habituelle. Ne pas s’y plier pouvait vous retomber dessus en cas de problème.

Elle passa la première, suivie de Burrell puis de Diaw, porteur de l’arme de gros calibre, avec balle perforante haute vélocité. Le terme égouts était mal approprié pour décrire le réseau qui doublait sous terre les rues, avenues et boulevards en surface. Il s’agissait plutôt d’un vaste ensemble de canaux et coursives très bien entretenus où l’on pouvait se tenir debout la plupart du temps. Les eaux propres et usagées circulaient dans des conduites fermés, ainsi que les réseaux d’électricité et de communications. Des caméras et des spots lumineux étaient fixés de proche en proche. Ils envoyèrent dans leur visière tactique le plan détaillé des lieux où ils apparaissaient comme des petits triangles mobiles. Devant eux, à vingt mètres, un carrefour dont deux branches menaient plus ou moins directement à l’antenne locale d’HSMC.

« Vous le sentez comment ? demanda Aretha en sous-vocalisant dans son casque. Droite ou gauche ?

- A gauche, fit Diaw sur le même mode, on rejoint l’avenue Sepanski. Elle est en travaux depuis plusieurs semaines. Ca doit s’en ressentir dans les égouts.

- Bien vu, Diaw. Je ne savais pas.

- Ma nana habite là.

- La voie de droite, poursuivit Burell, conduit dans les Hauteurs. Bien plus discret pour se planquer que du côté de Sepanski.

- Bien vu les bleus. A droite alors. »

Lui aurait-on refilé des bleus prometteurs capables d’initiatives et non pas pétrifié à l’idée de faire une bourde devant une aînée ? Elle n’osait l’espérer. Un grésillement se fit entendre dans ses oreilles, suivi de la voix de Frazier.

« Nous nous élançons. C’est OK de votre côté ?

- Tout est OK, capteurs calmes, rien ni personne en vu. On va piquer sur la gauche, dans les Hauteurs.

- Bien reçu. Nouveau point dans deux minutes. Terminé. »

Deux minutes plus tard, alors qu’ils venaient de sonder une galerie et qu’ils se lançaient dans sa traversée, la voix de Frazier se fit entendre avant d’être brutalement interrompu.

« J’ai perdu le signal de Frazier, sous-vocalisa Aretha à l’attention des deux bleus. Et vous ? Terminé »

Il en allait de même pour eux.

« Williams ? »

Nouvelle voix dans le casque mais du canal général et en mode prioritaire. Un appel de Grand Central. C’était Warrior, proche de la panique.

« Oui ?

- Ca dérape là-haut. Ce ne sont pas des clowns mais des mercenaires suréquipés. Frazier et Joshuell sont morts. Vous faites demi-tour et vous rappliquez…

- Images truquées ? demanda Aretha, incapable de retenir cette question.

- Je ne sais pas, Williams. Pas le moment. Ne prenez aucun risque inutile, les renforts arrivent. Terminé.

Ce n’était pas le genre d’Aretha de prendre des risques inutiles.

Glace noire impénétrable, canon à sodium classe 3, images falsifiées à la perfection en quelques minutes : Aretha n’avait jamais eu affaire à un tel professionnalisme, les arterroristes ayant plutôt des méthodes anarchiques et brouillonnes. Elle se retourna vers les deux bleus qui n’avaient rien entendu de cette discussion sous-vocalisée. Elle les jaugea un instant, pour essayer d’anticiper leur réaction devant ce baptême du feu où ils avaient une chance non nulle d’y laisser la peau. Quand elle leur exposa la situation, elle eut l’impression de les sentir déglutir de peur, la gorge soudainement sèche.

« Les renforts arrivent. On remonte, vous me suivez, personne ne joue les héros et…

- Là-bas, fit Diaw, oubliant la sous-vocalisation, en désignant du doigt le fond de la galerie derrière sa supérieure, là où elle bifurquait. »

Impossible, pensa Aretha. L’ensemble de ses capteurs – mouvement, chaleur, RX, amplificateur de lumière – était muet sur sa visière. Ils n’indiquaient rien d’autre que le noir et le silence autour d’eux. Puis elle comprit : une grenade à confinement électromagnétique. Du matos très rare, très cher et extrêmement difficile à se procurer. Aretha n’en avait jamais eu entre les mains, elles étaient réservées aux troupes d’élites. C’était une grenade silencieuse et indolore dont l’onde de choc brouillait la plupart des appareillages électroniques dans un rayon de vingt mètres.

En outre, qui disait grenade disait lanceur de grenade. Aretha fit un roulé boulé vers le mur de la galerie avant qu’un déluge de feu n’illumine la scène. Elle vit trois fleurs lumineuses et silencieuses éclorent autour de trois fusils d’assauts. Elle répliqua en arrosant la galerie d’ondes étourdissantes avec son Glock-Wesson heureusement insensible aux grenades CEM.

Sur sa droite, Burell fit rouler une lightball  pour y voir plus clair. Deux hommes étaient à terre, un arlequin et Diaw. Aretha rampa discrètement jusqu’à lui pour vérifier le biomoniteur implanté dans son poignet. Tous ses voyants étaient rouges. Diaw était mort. Les Arlequins avaient disparu dans les galeries perpendiculaires.

Aretha se sentait comme une souris prise au piège. Elle était à la merci de clowns hyperviolents et suréquipés et elle ne pouvait rien faire. Rares étaient les fois où elle s’était retrouvée dans cette situation. Elle bouillonnait.

Le déluge reprit de l’autre côté de la galerie, avec d’autres munitions car, cette fois-ci, il y eut le son en plus de la lumière, un bruit assourdissant répercuté par les voûtes des égouts mais heureusement amoindri par le casque et ses implants audio. De vraies balles. Aretha eut le réflexe de s’abriter derrière le corps de Diaw qui fut criblé en un instant. Quand le déluge prit fin, elle entendit deux hommes échanger quelques mots, l’un ordonnant à l’autre d’aller voir de quoi il en retournait.

« Tu veux peut-être que j’appelle Van Zorn pour lui exposer la situation ? demanda le premier au second quelque peu récalcitrant. »

Grommellement coopératif de l’intéressé et pas lourds au sol. Aretha nota mentalement le nom de Van Zorn avant de se préparer : apnée et contrôle de son corps pour en empêcher tout tressaillement, solide prise en main de son arme, prête à bondir.

Quand elle distingua la prunelle des yeux de l’arlequin, elle fit feu puis se jeta sur le côté, vers le corps de Burell. Une fraction de seconde plus tard, elle se retrouvait face au dernier des clowns. Il était grand, massif, armé d’un fusil d’assaut SNG Dragoon câblé à ses implants de combats et ses yeux étaient complètement injectés de sang. De la berserkine probablement. Une drogue de combat qui boostait les réflexes et insensibilisait à la douleur.

Donc, se réjouit-elle mentalement, il est drogué, câblé et surarmé. Je peux l’étourdir alors que lui va me couper en deux avant de me faire exploser. J’ai environ une chance sur dix de m’en sortir. Que faire ? Elle opta pour une tentative de persuasion, qu’elle savait vaine mais c’était sa seule façon de gagner du temps.

« Les renforts vont arriver d’ici quelques secondes. Pose ton arme au sol, mets-toi à genoux, les mains sur le crâne. Si tu es coopératif, alors j’en tiendrai compte.

- Oui madame, tout de suite, répondit-il, plein de toute la subtile ironie que permettait la berserkine. »

Ce furent ses derniers mots car il s’écroula peu après, un trou béant dans la poitrine, après qu’un éclair de lumière ait jailli derrière lui.

Aretha le regarda tomber à genoux puis face contre terre, sans comprendre. Les renforts, si vite et dans cette direction ? Elle avait la vie sauve mais était dans le flou le plus complet.

« On est quitte, maintenant, Aretha, fit alors dans son dos une voix qu’elle ne reconnut pas immédiatement. »

Par Nikko
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Vendredi 23 octobre 2009 5 23 /10 /Oct /2009 15:39

6


Un large sourire barra son visage quand la mémoire lui revint. Phil Vector DeBoor, techie et hacker hors-pair, indic et ami. Aretha lui avait sauvé la vie il y a cinq ans, un peu par hasard, lors d’une planque dans un appartement délabré dont une fenêtre donnait sur une ruelle sombre, étroite et sale comme il en existait dans toutes les villes depuis qu’il y avait des villes. Il était poursuivi par deux vauriens qui voulaient sa console. Ils étaient en train de le menacer avec une nanolame – fil monomoléculaire sur chassis oscillant, très efficace contre les parpaings, les tubes en acier et la plupart des roches – quand Aretha les avait assommés d’un jet bien placé de son étourdisseur. Ensuite, ils avaient sympathisé. Vec la rancardait de temps à autre, la tenait au courant des ragots et potins agitant le monde fermé des hackers ou encore l’éclairait de ses connaissances techniques. Elle ne lui avait pas parlé depuis deux ans.

Aretha se tourna pour apercevoir la longiligne silhouette de son ami qui portait à présent les cheveux longs mais dégageait toujours, même au milieu de plusieurs cadavres, la même nonchalance pétrie d’intelligence.

« Ca faisait un bail, madame la flic, hein ?

- Oui, un bail, comme tu dis. Il arrive à échéance dans deux mois, dieu merci.

- Bail avec un autre techie ? Tu as mis la main sur un gars plus dispo que moi ?

- Non, non Vec, pas du tout. J’ai grillé la politesse aux mauvaises personnes, pour faire court.

- Tu as raison de faire court car je n’ai pas beaucoup de temps pour discuter. Aucune envie de me faire rattraper par l’un ou l’autre des protagonistes de ce petit happening. »

Il ferma les yeux pour consulter ses machines.

« Nous avons encore quelques minutes d’invisibilité. Tu as droit à quelques questions puis je mets les voiles, ma chère. Tu imagines bien que je ne vais pas attendre tes amis.

- Niet problem Vec. Tu m’as sauvé la vie, c’est déjà pas mal. A ce propos, un profond et sincère merci. Un partout, balle au centre.

- Oui oui, fit-il. Nous sommes quittes.

- Et donc toi, entra dans le vif du sujet Aretha, on dirait que les choses aussi ont changé. Frayer avec des arterroristes… Pas vraiment ton style, si ma mémoire est bonne. Tu étais plutôt solitaire, non ? Pas du genre à bosser avec un gang. Surtout que tu n’as pas la même belle peau bleue que nos amis ici présents. Que pasa amigo ?

- Que pasa amigo ? Que pasa amigo ? répéta-t-il, comme s’il se posait lui même la question. Beaucoup de choses, Aretha. Il y a certaines offres que l’on ne peut pas refuser…

- Vous dites tous cela, les gars. Je le sais bien à la longue. Van Zorn, cela te parle ?

- Oui. Un des pontes du gang. Un fou furieux qui passe plus de temps sous berserkine que l’esprit net. Il ne sait rien faire d’autre que taper fort et vite. Ce n’est pas dans cette direction que tu trouveras des infos. Il est en surface en ce moment même, à jouer avec tes amis.

- Donc tu n’es pas un Blue Arlequin mais tu es tout de même là. Un contrat ? Une dette ?

- J’ai été contacté, canal habituel…

- Par qui ? »

Là, le hacker balança un instant, avant de planter son regard dans celui d’Aretha.

« Du confidentiel, du cent pourcents entre toi et moi ?

- Comme d’hab, Vec. Tu me connais.

- Un dandy vêtu de blanc. Un mec tout doit sorti d’un livre d’histoire des costumes. Ca te dit quelque chose l’Angleterre victorienne ? Et bien le mec en était tout droit issu, avec les lunettes à l’ancienne, le haut de forme et la canne en argent. Pas discret pour un sou mais super classe et élégant, faut reconnaître. Il est venu me voir alors que personne sait où j’habite. Il a toqué à ma porte comme si de rien n’était et il m’a fait une offre qu’on ne peut pas refuser, si tu vois où je veux en venir, rapport à mon passé. Cela fait quinze ans que je suis dans ce milieu, que je prends toutes les précautions pour passer inaperçu et voilà que ce mec débarque chez moi pour me ressortir tous plein de vieux trucs…

- Tu disais ne pas avoir le temps et te voilà bavard comme une pie. Un nom peut-être, pour m’éclairer ?

- Niet nom, Aretha.

- Bien bien. Quel était ton rôle dans ce happening comme tu dis ?

- Surveiller les environs, neutraliser les communications d’HSMC, coordonner les groupes, tout le back office habituel, quoi !

- Et la glace noire, c’était toi ?

- Oui mais je ne l’ai pas mise au point.

- Tu peux m’en dire plus ? Qui te l’a filé, par exemple ?

- Personne. Enfin si, un Blue Arlequins. Pas un fixer ou un hacker, en tout cas. La seule chose que je peux te dire, c’est que c’était tout sauf une glace de débutant.

- Tu as idée de qui aurait pu la concevoir ? Y’avait pas une signature dessus, un truc du genre ?

- Non, Aretha. On parle d’une glace noire là, pas d’un raid dans la Matrice. C’est un peu comme si tu gravais ton nom sur chacune de tes balles. Personne ferait jamais ça. Dangereux et inutile. »

Aretha sentait que son ami ne lui disait pas tout mais elle ne pouvait s’attarder trop longtemps sur le sujet. Elle avait une idée en tête qu’elle voulait explorer à présent.

« A présent, passons à nos amis les clowns bleus. Nous avons donc une glace impénétrable, des images truquées à la perfection en quelques secondes, des grenades CEM, de la berserkine, un Sodium classe 3, un techie free lance de haut vol… Ca ne ressemble pas aux habitudes artisanales des arterroristes que je connaissais il y a deux ans. On dirait plutôt des mercenaires ou des swats qui font une virée entre potes le dimanche, si tu veux mon avis. Que s’est-il passé ? J’ai raté un épisode ? Les arterroristes sont passés professionnels ? Je sais pas pourquoi mais j’y crois pas.

- C’est vrai qu’ils sont bien équipés, ces clowns-là…

- Tu rigoles ? Rien que pour la possession de la plupart de leur équipement, ils risquent jusqu’à dix ans. Et je ne te parle même pas du fait de s’en servir, fit-elle, avec véhémence. Que peux-tu me dire d’autre ?

- Je ne sais rien, Aretha, fit Vec’ en plaidant la bonne foi de ses mains écartés devant lui. Et tu le sais aussi bien que moi. Tout est compartimenté dans ce genre de course, je t’apprends rien. Ce dandy est venu me voir, il m’a dit tel jour, telle heure, tel endroit, tels gens et basta !

- Mouais, je m’en tiendrais là. »

Elle n’était décidément toujours pas convaincue mais n’avait pas le temps d’approfondir tous les aspects de la question. Elle décida de passer à l’idée qui clignotait en rouge dans son esprit depuis le début de sa discussion avec le hacker. La lumière émise par la lightball diminuait : il ne lui restait plus beaucoup de temps

« Et si je te dis Pirates, tu me réponds quoi ? »

A son expression soudain indéchiffrable, Aretha comprit qu’elle venait d’aborder un sujet sensible. Les pirates étaient un gros morceau, la sensation forte qui agitait le monde des hackers et autres arpenteurs de la Matrice depuis une poignée de mois. Ils portaient ce nom car ils avaient pour habitude de planter un Jolly Roger virtuel – le drapeau pirate – sur les lieux de leurs exploits. Personne ne savait rien sur eux, à tel point qu’il était impossible de dire s’il s’agissait d’une personne ou d’un groupe. Aretha en avait entendu parler en discutant avec un spécialiste informatique de Grand Central qui gageait que les médias n’allaient pas tarder à s’emparer de ces pirates.

« Je commence par te demander comment tu as entendu parler d’eux.

- Par un collègue de Grand Central très au courant des dernières modes dans ton monde.

- Tu lui tireras mon chapeau à ce collègue de Grand Central. C’est un des secrets les mieux gardés de notre monde, comme tu dis.

- Mieux que les emplacements du Zodiac ou du WorldWideWeb ? »

Il s’agissait des bars où se rencontraient tous ceux qui gravitaient dans le monde interlope de la Matrice, les revendeurs de programmes, les techies, les hackers, les fixers. Ils avaient comme particularité commune de changer d’emplacement tous les deux ou trois mois, afin d’échapper aux surveillances dont ils faisaient l’objet.

« Et donc, qui sont ces pirates pour mériter un tel secret ? Qu’ont-ils fait ? C’est l’arme secrète de votre nation pour prendre enfin le pouvoir ?

- T’as pas changé, Wiliams, hein ? dit Vec en secouant la tête. Des questions, toujours des questions. Tout d’abord, la nation hacker et toutes ces théories qui s’y collent, c’est rien de plus que des foutaises, qu’un épouvantail qu’on a agité pour se payer votre tête. Le jour où vous, les ralentis, vous le comprendrez, la PanHumanité aura fait un grand pas. Ensuite, pour tout te dire, les pirates sont un secret car ils nous foutent la honte. On n’y comprend rien, on n’entrave que dalle. Tu imagines le Zodiac aux heures de pointes, avec DoubleBridge, Flashknight, la Dame de Pique and co ? Et bien, tu trouverais personne pour te dire quoi que ce soit de sérieux sur les Pirates. On ne sait rien, nada, peanuts, que dalle. Ils nous renvoient tous sur les bancs de l’école, devant nos premières consoles. On étudie les rares macros que nous avons de leurs raids mais on entrave rien. Ils parlent une autre langue, une langue plus rapide, plus efficace et plus discrète que la notre. Et laisse-moi te dire, les rares contacts que nous avons avec les IAs…

- Celles du Centre ?

- Mais non, Aretha, fit-il, excédé d’avoir été coupé dans son élan par une question aussi bête. Pas le Centre. Jamais le Centre, tu le sais bien. Leurs IAs n’ont rien à voir avec le cyberespace. Je comprends même pas pourquoi tu me poses la question… Enfin bref, d’après ce que nous savons, les IAs seraient aussi un peu dépassées par ces foutus pirates. Leur Jolly Roger nous nargue en beauté depuis des semaines. »

Alors que leurs deux visages s’enfonçaient lentement dans l’obscurité, Aretha désigna d’un geste du menton la scène autour d’eux.

« Et là, c’est eux ? Ca peut être eux ou pas ? Ces clowns suréquipés, ces images truquées à la perfection, cette glace impénétrable ? »

Vector secoua la tête en signe de dénégation, catégorique.

« Non. Ce n’est pas eux, tu peux me croire. D’une part, ils n’ont jamais mené de raid dans la vie lente…

- Faut un début à tout, non ?

- Tu as raison mais cette violence, tous ces morts, ces dégâts, ça cadre pas avec leur philosophie. Leurs raids sont propres, discrets et indolore pour leurs victimes. Ils sont plutôt du genre Robin des Bois qu’arterroriste. Rien à voir avec cette boucherie.

- Et d’autre part ?

- D’autre part, la glace est classique. De très bonne facture, certes, mais classique. Je comprenais ses routines, j’ai pu la mettre en place rapidement. Rien de plus que des manipulations habituelles. Or les pirates, c’est quand on n’arrive même pas à percer les premières lignes de codes, tu vois ce que je veux dire ?

- Oui, Vec. Je vois. Quand vous êtes largués, ce sont les pirates, c’est ça ?

- Ouais, en gros. »

Son sourire n’était plus qu’à peine visible dans l’obscurité grandissante de la galerie.

« Tu n’as plus qu’une question.

- Qui est derrière tout cela ?

- I don’t know, je ne sais pas, no le se. Comme pour les pirates. La seule chose que je peux te dire, c’est qu’il va passer quelque chose. Notre monde est en ébullition. Les pirates, c’est du solide, crois-moi. Je vous salue, très chère Aretha. »

Ses implants de contrôle étant branchés sur l’horloge interne de la flashball, il put synchroniser la fin de sa phrase avec celle de la lumière. Le noir se fit quand il ferma la bouche. Il disparut sans un bruit, d’un coup, dans l’obscurité.

 

Le reste de la journée fut un des moments les plus longs et les plus pénibles de sa carrière. Il y eut la mort de Burell suite à ses blessures, la découverte du corps de Frazier et des autres, tous salement amochés, les explications sans fin avec Warrior, les Affaires Internes et les fédéraux, les médias qui tentèrent de s’inviter dans la partie et, enfin, un énième débriefing à Grand Central. Pour compliquer encore un peu plus l’enquête, il s’avéra que les arterroristes capturés par la police avaient subi, quelques secondes avant leur arrestation, un lavage de cerveau au memoryhole, drogue aussi rare et coûteuse que la berserkine. Aucun d’eux n’avait le moindre souvenir des quarante huit heures qui venaient de s’écouler. Il faudrait des nanosondes et une méticuleuse exploration de leur cerveau pour retrouver des bribes de souvenir, technique coûteuse en temps et en argent.

Aretha rentra chez elle déprimée et exsangue. Elle brancha son inducteur de sommeil et paramétra une sieste avec cycle modifié d’une heure. Elle ne voulait laisser aucune pensée de sa vie ou de sa journée interférer avec son besoin de sommeil. Elle s’endormit quelques secondes après avoir fermé les yeux.

Le soir, assise dans son canapé devant l’optecran calé sur les nouvelles de la journée, dans l’attente du reportage sur le fiasco des studios HSMC, Aretha repensait non pas à sa journée mais à son dernier horoscope car depuis toujours, elle se passionnait pour l’astrologie et la divination. Chiromancie, Tarot Kin, nombres, horoscope, thèmastral, augures simples : toutes les formes que pouvaient prendre ces arts prédictifs l’intéressaient. Elle aimait comparer  les prédictions qui lui étaient faites pour la même semaine, le même jour, le même évènement. Elle y puisait selon son humeur ou selon la tournure des interprétations. C’était plus un jeu qu’autre chose, une manie confinant au trouble obsessionnel compulsif. Aretha consultait ces médias paranormaux comme d’autres consultaient leur montre.

Ce matin, avant d’aller au travail, elle avait consulté un flashcope, composé d’une seule et unique phrase pour chacun des douzes signes zodiacaux. Elle sauta les premiers pour s’arrêter sur la ligne dédiée aux sagittaires.

 

« Votre réveil sera brutal mais la journée sera belle. »

 

Le matin, elle ne lui avait pas trouvé de sens particulier et l’avait plié en quatre sur la table de l’entrée avant de gagner Grand Central. En la relisant au retour de sa longue et épuisante journée, elle vit les choses autrement. La phrase était porteuse de sens, presque mot à mot. Réveil pour cet exercice de remise en jambe, brutal pour l’assaut catastrophique des studios HSMC et belle journée pour son retour, dans deux mois, à la vraie vie de flic, sur le terrain, avec une arme, loin des statistiques et des formulaires qui composaient son quotidien depuis près de deux ans. Cette relecture de l’horoscope matinal lui plaisait car elle s’accordait tout à fait avec ce qu’avait dit Vec sur les Pirates, cibles potentiels d’une enquête comme elle les aimait.

« Tu t’emportes ma chère, se sermonna Aretha. Tu as presque cinquante ans, tu vas arpenter de nouveau le terrain. Contente-toi de cela. C’est déjà un bon début. Tu reviens de loin. »

Une image des studios HSMC en flamme attira son attention. Une voix off commentait.

« L’assaut perpétré ce matin par un gang d’arterroristes chez nos confrères d’HelioSun MediaCorp a viré au drame le plus douloureux. Quatre policiers, cinq terroristes et quatre civils ont trouvé la mort lors de cette prise d’otages. On dénombre aussi une dizaine de blessés dont certains sont encore entre la vie et la mort. Jamais notre groupement n’avait connu une telle effusion de violence. Selon les premières informations, il semblerait que la police soit tombée dans un piège tendu par les Blue Arlequins, arterroristes à la peau bleu. Ils étaient tous armés et entraînés comme les meilleures troupes d’élites. Nos policiers, pourtant aguerris et courageux, ne purent rien faire jusqu’à l’arrivée massive de renfort. Il aura fallu l’intervention des jetvans blindés pour mettre un terme à cette incroyable scène de guérilla urbaine. La police, les habitants, nous sommes tous sous le choc. Comment expliquer ces actes ? Au nom de quels idéaux peut-on justifier un tel… »

Aretha bascula sur le canal HSMC, déjà lassée par les platitudes du commentaire. La présentatrice était vêtue de noir et les portraits des employés du groupe qui venaient de perdre la vie étaient incrustés en haut à droite de l’image. Le ton semblait être le même mais le visage de l’Homme Doré incrusté sous les portraits retint son attention. Aretha n’aimait pas particulièrement Hekarius Volonté. Trop brillant, trop visible, trop imbu de lui même pour qu’elle puisse être en empathie avec lui mais, tout de même, c’était sa chaîne et, quoi qu’on en pensait, le personnage était captivant. Elle écouta la speakerine.

« Nous vous rappelons donc l’information que vient de nous livrer Hekarius Volonté, propriétaire de notre chaîne. Il s’agirait très probablement d’une opération orchestrée par les Pirates, un groupuscule méconnu de hackers radicaux et violents. Pour le moment il n’y a eu aucune revendication officielle mais, de source sûre, il semblerait que la piste des Pirates, nouveaux venus sur la scène du terrorisme, soit privilégiée… »

Un rapide tour d’horizon des autres médias montra que tous reprenaient déjà en chœur cette information. Les Pirates comme nouveaux terroristes, les Pirates comme groupuscule ultra violent, les Pirates selon Hekarius Volonté. Aretha s’arrêta encore sur l’image de cet homme. Il venait de perdre quatre de ses employés et son groupe média affichait une audience insolente. C’était du pain béni à quelques jours de l’arrivée du vaisseau Germanicus sur Plunae, une façon de faire exister HSMC qui n’avait pas vraiment misé sur le nouveau système pour son audience. L'Homme Doré était-il machiavélique et sans scrupule au point de monter une telle opération ? Et pourquoi ce mensonge à propos des Pirates ? Car c’était un mensonge, Aretha faisait plus confiance à Vec qu’à Hekarius Volonté sur ce point. Elle hocha la tête en signe de dénégation devant son optecran avant de l’éteindre. Tout annonçait une enquête intéressante mais qui ne serait pas pour elle. Aretha avait encore deux mois à patienter.

 

 

 

Par Nikko
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Jeudi 28 janvier 2010 4 28 /01 /Jan /2010 13:41

7

III

 

 

 

 

 

 

 

Avant de pouvoir se consacrer corps et âme à la Terre et à ses recherches, Hirano devait en finir avec sa vie d’homme public et de fonctionnaire de haut rang. Après quatre décennies de médiation, de négociation, d’intervention au cœur des conflits les plus divers, il avait décidé de tirer sa révérence, quelques mois avant l’arrivée de la sonde Gagarine-Colombus dans le système solaire.

Il voulait procéder de façon irréversible, pour quitter définitivement la scène publique, la vie politique, les colonnes des journaux. Non pas qu’il y occupait une place importante – un diplomate ne pouvait rivaliser avec un sénateur ou un responsable de groupement – mais plutôt qu’il voulait ne plus y occuper la moindre place, il voulait sortir des esprits pour achever ses travaux.

Cette disparition allait prendre la forme, dans une quinzaine de minutes, d’un suicide médiatique à l’occasion du pot de départ qu’il organisait comme se devait de le faire toute personne ayant passé sa vie dans les allées du Pouvoir à fréquenter sénateurs, diplomates, hauts fonctionnaires, capitaines d’industries, dirigeants de groupements et autres personnes influentes. Rassembler tout le monde et dire au revoir solennellement : tel était l’usage, la tradition. Soit. Hirano allait détourner ce rituel pour son profit personnel : s’éclipser afin d’avoir la paix pour se consacrer à la Terre et rien qu’à Elle.

La recette de ce suicide médiatique était simple et ne réclamait que deux ingrédients. Le premier occupait déjà le premier rang du public et provenait du Lycée Polytechnique Sainte Blandine, lycée féminin qu’il avait contribué à ouvrir dans son très conservateur groupement de New Stanton, sur Hoboken. En tout, vingt quatre des meilleurs élèves de cet établissement certes récent mais déjà réputé pour l’excellence de son instruction et de son éducation. Vingt quatre jeunes femmes glissées dans leur uniforme qu’il avait en parti choisi avec le styliste car Hirano aimait beaucoup les chemisiers, les jupes, les collants, les bas, les dessous des jeunes femmes en fleurs. Il aimait passionnément tout cela sauf les collants qui étaient pour lui comme une prison, un voile, un attentat à la féminité. A vrai dire, il était fétichiste, hentaï, selon un vocable de la culture terrestre dont il tirait son prénom et le jaune de sa pigmentation. La vue d’une jeune lycéenne dans son uniforme faisait battre son cœur et asséchait sa bouche et son suicide médiatique partait de là, des bas, des chaussures à talon et des jupes plissées que les vingt quatre lycéennes allaient porter devant lui.

Le second ingrédient consistait en une brochette des journalistes singulièrement remontés à son égard. Lui qui avait incarné toute sa vie la ligne dure du Sénat, celle que l’on taxait de conservatrice, avait de nombreuses fois été pointé du doigt par la presse que l’on taxait de cosmopolite. Certains de ces journalistes étaient à l’origine d’une pétition pour qu’il soit jugé après ses décisions lors des émeutes des Caves de Trondheim. Ils avaient alors brandi des mots tels que génocide ou crimes contre l’humanité dont Hirano n’était pas sorti indemne malgré le soutien toujours renouvelé du Sénat. Ces journalistes coriaces ne manqueraient pas d’aborder ce sujet ainsi que les nombreux autres qui leur étaient restés en travers de la gorge.

Une fois les ingrédients réunis, restait la cuisson.

Pour cette étape, Hirano avait prévu de laisser les choses se faire à leur rythme, sans rien brusquer, en surveillant de loin. A vrai dire, il ne savait pas exactement comme la chose allait se faire. Il avait réuni les lycéennes et les journalistes, sa passion fétichiste et les points noirs de sa carrière pour faire mijoter le tout ensemble. Le cadre choisi était le centre de conférence qui avait récemment ouvert sur Tibesti, au sommet de l’un des pitons rocheux de Monument Valley II, avec une vue imparable sur le volcan Haroun qu’Hirano contemplait depuis les loges du centre, quelques minutes avant de paraître devant ses invités. C’était le volcan le plus haut, le plus large et le plus actif de la PanHumanité, avec son fleuve de lave qui traversait le paysage pour aller mourir dans le cratère de Lava Hill qu’il comblait peu à peu. Sur la droite, le soleil orange pale du système Eridani flottait mollement, flou à l’horizon. Au premier plan, se dressaient les immenses tours de basaltes des arcologies de Lava Hill, élégantes structures noires et élancées vers le ciel appréciées des corpocadres, des artistes et de toute une population branchée et aisée. A l’arrière plan, entre le volcan et les arcologies, les Caves de Trondheim, comme ne manquerait pas de noter la horde des journalistes cosmopolites et bien pensant. Trois montagnes solitaires sur les flancs desquels brillaient les puits d’entrée des caves, gigantesque hublot de cent mètres de diamètres donnant sur quatre mille kilomètres de galeries et trente cinq millions d’habitants.

L’attention d’Hirano était toute entière focalisée sur ces Caves. Il fourbissait les arguments qu’il allait employer pour contrer le flot d’indignation et de questions des journalistes. Seriez-vous restés sans réaction après le massacre d’une délégation sénatoriale ? Comment traiter un adversaire qui transformait les enfants et les chiens en bombes vivantes ? Comment réagir quand cinquante légionnaires se retrouvaient noyés dans une galerie soudainement inondée ? Voilà quelques unes des questions qu’il allait retourner à ces journalistes.

Vanity, sa secrétaire, le tira de ses pensées en lui demandant, par Bios interposés, la permission de le rejoindre dans sa loge afin de lui apporter son discours. Il la pria de le rejoindre. Quand elle traversa la loge pour lui donner le discours – Hirano utilisait toujours de bonnes vieilles feuilles de papier – son regard se posa sur ses pieds et remonta en détaillant son corps d’un œil expert et passionné. La couture de ses bas couleur chair étaient visibles, sa jupe fuschia soulignait à merveille la beauté de ses fesses, son soutien gorge s’imprimait discrètement sous le chemisier que sa veste entrouverte laissait voir, ses lèvres étaient élégamment rehaussées d’un beau rouge et enfin, sa queue de cheval était sobre mais en harmonie avec le reste. Vanity était une des secrétaires qu’il allait regretter, Hirano ayant pour cette profession la même attention fétichiste que pour les lycéennes. Quand elles signaient le contrat, ses futures employées se voyaient spécifier deux choses : que le contrat durait deux ans, pas plus et qu’elles auraient un budget conséquent pour porter des tenues féminines, variées et toujours au-dessus du genou. Hirano n’avait qu’à fermer les yeux pour voir défiler les jambes les plus sexy, les tailleurs les plus moulants, les secrétaires les plus joueuses, celles qui ne s’offusquaient pas de la passion dévorante de leur employeur.

Contempler Vanity confirma à Hirano qu’il était fin prêt pour son suicide médiatique. Son fétichisme était à fleur de peau et ne demandait qu’à s’épanouir pour le faire dériver dans ses passions coupables. Exactement ce dont il avait besoin pour réussir son suicide médiatique.

La salle, velours rouge des fauteuils, ocre des marbres, doré des luminaires, était la marmite parfaite, le cadre luxueux idéal pour faire bouillir son public. Au premier rang, les lycéennes, toutes bachelières et déjà acceptées dans les plus précieuses universités. Elles portaient une jupe plissée noir, un chemisier blanc, un gilet en laine bleu foncé, des bas blancs et des chaussures en cuir noir et brillant. La perfection selon Hirano. Chaque fois que son regard se posait sur l’un d’elles, son cœur s’emballait. Il n’allait pas lui en falloir beaucoup pour partir. Au fond, meute tapie dans l’ombre, la dizaine de journalistes ennemis. Il reconnut la seule pour laquelle il avait de l’estime, Jill Landscape : des enquêtes intelligentes, des sources irréprochables et, surtout, une élégance et un physique à lui proposer un contrat de dix ans. Il y a quelques semaines, elle avait fait exploser une bombe médiatique dans le milieu très secret et très fermé des gladiateurs. Hirano s’était régalé en suivant les retombées de son exemplaire travail d’investigation. Entre les lycéennes et les journalistes, il y avait des sénateurs parmi lesquelles Xonrupt-Lawell, Xen-Phi et Taileroga, ses plus fidèles soutiens, de nombreux hauts diplomates, le président du Groupement New Stanton, des fonctionnaires, plusieurs anciennes secrétaires, un amiral et deux généraux accompagnés de leurs officiers habituels, en tout près de trois cents personnes. Tout le monde était là : la cuisson pouvait démarrer.

Elle commença à petit feu, par un discours à la longueur étudiée pour épuiser l’attention de ses auditeurs, pour qu’ils trouvent le temps long et commencent à s’agiter dans leurs fauteuils. Hirano leur servit une lente et longue biographie, un exhaustif catalogue de ses missions, de ses actions et de ses motivations.

Alors qu’il abordait son rôle dans les négociations ayant conduits à la fondation de l’Université Louvain des Etoiles destinée aux études religieuses de toute nature – Hirano préférait un pôle officiel pour les religions plutôt que des écoles échappant à tout contrôle – une des lycéennes le fit frémir au point de lui faire perdre un bref instant le fil de son discours. Il s’agissait d’une belle blonde qui, après s’être redressée, réajusta son soutien gorge à travers son chemisier d’un geste discret qui n’échappa pas au regard acéré et attentif d’Hirano. Elle possédait une poitrine conséquente et imaginer l’étoffe du soutien gorge sur la chair de sa poitrine… Il frissonna avant de se reprendre.

« Pas encore, mon cher Hirano. Pas encore. Attend un peu. La cuisson suit son cours. Tout le monde en profitera mais d’abord, finis ton speech. »

Il conclut son discours sur le seul point qu’il lui importait de défendre et d’expliciter : sa ligne de conduite générale, le moteur de son engagement. Il avait toute sa vie œuvré à l’union des hommes derrière le Sénat. Pour lui, l’unité de la PanHumanité était de loin préférable à l’éclatement que prônaient certains groupements et les sénateurs cosmopolites. La survie dans les étoiles ne pouvait se faire qu’à travers une unité forte, une communauté de destin totale. Les Troubles après l’époque des Colons, les guerres terrestres d’avant l’ONU le prouvaient amplement : se disperser, se scinder ne menait qu’à la douleur et au sang. Voilà le cœur de son engagement, les raisons de ses positions trop souvent vues comme conservatrices. Il voulait l’unité des humains exilés et rien d’autre. Le leitmotiv de son discours comme de sa carrière était une phrase qu’il avait lu dans plusieurs discours politiques terrestre : united we stand, divided we fall. Il commença et termina sa conclusion par ces quelques mots.

Vers la fin de son discours, les premiers effets de la cuisson se firent sentir. La salle commençait à remuer, à bavarder en sourdine, à soupirer, à tousser discrètement. Au premier rang, les lycéennes ne cessaient de bouger, de remuer leurs délicieux corps sur leurs non moins délicieuses petites fesses, ce qui permit à Hirano de faire monter d’un cran sa lubricité et son excitation car, ainsi faisant, les jeunes femmes lui dévoilaient toujours un peu plus le haut de leurs bas. Il eut même par deux fois une vue plongeante sous des jupes plissées sans toutefois pouvoir apercevoir le Saint Graal que cachait l’uniforme, leur petite culotte.

Les questions suivant le discours commencèrent doucement, comme si, tacitement, l’auditoire s’était entendu pour ne pas démarrer trop abruptement. Pourquoi cette carrière et non pas celle de sénateur ? Les missions qu’il n’avait pas eu mais qu’il aurait aimé avoir ? Etre issu de la gens Kruger et de la gens Ruben, était-ce un poids ou un avantage ?

Les deux, chère collègue et amie, était en train de répondre avec déférence Hirano à l’influente sénatrice Philippa Xonrupt-Lawell quand une brune lycéenne au charme piquant et intense décroisa ses longues jambes en lui offrant une vue plongeante sur sa petite culotte. Il en fut estomaqué, renversé, troublé.

Cette brune troublante, sexy en diable venait de lui offrir, le temps de deux ou trois secondes, le plus beau des spectacles, la blancheur éclatante de sa lingerie. Il eut du mal à terminer sa réponse, son cœur n’étant plus contrôlable. Une goutte de sueur coulait le long de sa tempe gauche. Il croisa le regard de Jill Landscape, aussi envoûtant qu’interrogateur. Le point de non retour s’approchait. Il était en ébullition, prêt à exploser.

Le coup de grâce vint en deux temps. Tout d’abord, un journaliste habillé en dépit du bon sens et des règles de l’élégance se leva au milieu de la horde des hargneux. Des les premiers mots, Hirano comprit que l’estocade finale approchait.

« Derrière vous, monsieur Ruben-Kruger, nous apercevons non seulement le volcan Haroun et les Arcologies de Lava Hill mais aussi les Caves de Tibesti… »

Hirano n’entendit pas la suite car, à ce moment, la jeune brune réitéra son mouvement de jambes avec, cette fois-ci, une lueur de défi dans le regard, un éclair de provocation.

« Elle sait que je n’en perds pas une miette, elle me provoque. »

Cette pensée là, qu’une jeune femme à peine majeure puisse aimer jouer avec un vieux cochon comme lui, acheva de l’affoler. Ses jambes mollirent comme du coton, sa bouche s’assécha et les vertiges de son plaisir coupable s’emparèrent délicieusement de lui.

Alors Hirano perdit pied, submergé par la fougue du journaliste et par le regard provocateur de la jeune lycéenne. Il répondit maladroitement, sans se soucier de ses mots car une seule idée occupait son esprit : connaître le prénom de la jeune femme pour lui écrire, pour en faire sa secrétaire, pour l’épouser, pour l’admirer, pour la déifier, pour lui offrir tous les tailleurs et toute la lingerie du monde. Il n’aurait pu rêver mieux pour son suicide médiatique que cette déesse à peine majeure et ce journaliste aigri et désagréable.

La suite des questions et de la conférence fut pour Hirano une longue sensation d’enfoncement, de dissolution devant un public étonné de voir ce diplomate habile, ce négociateur éloquent s’emmêler les pinceaux, rougir, se troubler jusqu’à s’évanouir.

Par Nikko
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