Un large sourire barra son visage quand la mémoire lui revint. Phil Vector DeBoor, techie et hacker hors-pair, indic et ami. Aretha lui avait sauvé la
vie il y a cinq ans, un peu par hasard, lors d’une planque dans un appartement délabré dont une fenêtre donnait sur une ruelle sombre, étroite et sale comme il en existait dans toutes les villes
depuis qu’il y avait des villes. Il était poursuivi par deux vauriens qui voulaient sa console. Ils étaient en train de le menacer avec une nanolame – fil monomoléculaire sur chassis oscillant,
très efficace contre les parpaings, les tubes en acier et la plupart des roches – quand Aretha les avait assommés d’un jet bien placé de son étourdisseur. Ensuite, ils avaient sympathisé.
Vec la rancardait de temps à autre, la tenait au courant des ragots
et potins agitant le monde fermé des hackers ou encore l’éclairait de ses connaissances techniques. Elle ne lui avait pas parlé depuis deux ans.
Aretha se tourna pour apercevoir la longiligne silhouette de son ami qui portait à présent les cheveux longs mais
dégageait toujours, même au milieu de plusieurs cadavres, la même nonchalance pétrie d’intelligence.
« Ca faisait un bail, madame la flic, hein ?
- Oui, un bail, comme tu dis. Il arrive à échéance dans deux mois, dieu merci.
- Bail avec un autre techie ? Tu as mis la main sur un gars plus dispo que moi ?
- Non, non Vec, pas du tout. J’ai grillé la politesse aux mauvaises personnes, pour faire court.
- Tu as raison de faire court car je n’ai pas beaucoup de temps pour discuter. Aucune envie de me faire rattraper par
l’un ou l’autre des protagonistes de ce petit happening. »
Il ferma les yeux pour consulter ses machines.
« Nous avons encore quelques minutes d’invisibilité. Tu as droit à quelques questions puis je mets les voiles, ma
chère. Tu imagines bien que je ne vais pas attendre tes amis.
- Niet problem Vec. Tu m’as sauvé la vie, c’est déjà pas mal. A ce propos, un profond et sincère merci. Un partout, balle
au centre.
- Oui oui, fit-il. Nous sommes quittes.
- Et donc toi, entra dans le vif du sujet Aretha, on dirait que les choses aussi ont changé. Frayer avec des
arterroristes… Pas vraiment ton style, si ma mémoire est bonne. Tu étais plutôt solitaire, non ? Pas du genre à bosser avec un gang. Surtout que tu n’as pas la même belle peau bleue que nos
amis ici présents. Que pasa amigo ?
- Que pasa amigo ? Que pasa amigo ? répéta-t-il, comme s’il se posait lui même la question. Beaucoup de choses,
Aretha. Il y a certaines offres que l’on ne peut pas refuser…
- Vous dites tous cela, les gars. Je le sais bien à la longue. Van Zorn, cela te parle ?
- Oui. Un des pontes du gang. Un fou furieux qui passe plus de temps sous berserkine que l’esprit net. Il ne sait rien
faire d’autre que taper fort et vite. Ce n’est pas dans cette direction que tu trouveras des infos. Il est en surface en ce moment même, à jouer avec tes amis.
- Donc tu n’es pas un Blue Arlequin mais tu es tout de même là. Un contrat ? Une dette ?
- J’ai été contacté, canal habituel…
- Par qui ? »
Là, le hacker balança un instant, avant de planter son regard dans celui d’Aretha.
« Du confidentiel, du cent pourcents entre toi et moi ?
- Comme d’hab, Vec. Tu me connais.
- Un dandy vêtu de blanc. Un mec tout doit sorti d’un livre d’histoire des costumes. Ca te dit quelque chose l’Angleterre
victorienne ? Et bien le mec en était tout droit issu, avec les lunettes à l’ancienne, le haut de forme et la canne en argent. Pas discret pour un sou mais super classe et élégant, faut
reconnaître. Il est venu me voir alors que personne sait où j’habite. Il a toqué à ma porte comme si de rien n’était et il m’a fait une offre qu’on ne peut pas refuser, si tu vois où je veux en
venir, rapport à mon passé. Cela fait quinze ans que je suis dans ce milieu, que je prends toutes les précautions pour passer inaperçu et voilà que ce mec débarque chez moi pour me ressortir tous
plein de vieux trucs…
- Tu disais ne pas avoir le temps et te voilà bavard comme une pie. Un nom peut-être, pour
m’éclairer ?
- Niet nom, Aretha.
- Bien bien. Quel était ton rôle dans ce happening
comme tu dis ?
- Surveiller les environs, neutraliser les communications d’HSMC, coordonner les groupes, tout le back office habituel,
quoi !
- Et la glace noire, c’était toi ?
- Oui mais je ne l’ai pas mise au point.
- Tu peux m’en dire plus ? Qui te l’a filé, par exemple ?
- Personne. Enfin si, un Blue Arlequins. Pas un fixer ou un hacker, en tout cas. La seule chose que je peux te dire,
c’est que c’était tout sauf une glace de débutant.
- Tu as idée de qui aurait pu la concevoir ? Y’avait pas une signature dessus, un truc du genre ?
- Non, Aretha. On parle d’une glace noire là, pas d’un raid dans la Matrice. C’est un peu comme si tu gravais ton nom sur
chacune de tes balles. Personne ferait jamais ça. Dangereux et inutile. »
Aretha sentait que son ami ne lui disait pas tout mais elle ne pouvait s’attarder trop longtemps sur le sujet. Elle avait
une idée en tête qu’elle voulait explorer à présent.
« A présent, passons à nos amis les clowns bleus. Nous avons donc une glace impénétrable, des images truquées à la
perfection en quelques secondes, des grenades CEM, de la berserkine, un Sodium classe 3, un techie free lance de haut vol… Ca ne ressemble pas aux habitudes artisanales des arterroristes que je
connaissais il y a deux ans. On dirait plutôt des mercenaires ou des swats qui font une virée entre potes le dimanche, si tu veux mon avis. Que s’est-il passé ? J’ai raté un épisode ?
Les arterroristes sont passés professionnels ? Je sais pas pourquoi mais j’y crois pas.
- C’est vrai qu’ils sont bien équipés, ces clowns-là…
- Tu rigoles ? Rien que pour la possession de la plupart de leur équipement, ils risquent jusqu’à dix ans. Et je ne
te parle même pas du fait de s’en servir, fit-elle, avec véhémence. Que peux-tu me dire d’autre ?
- Je ne sais rien, Aretha, fit Vec’ en plaidant la bonne foi de ses mains écartés devant lui. Et tu le sais aussi bien
que moi. Tout est compartimenté dans ce genre de course, je t’apprends rien. Ce dandy est venu me voir, il m’a dit tel jour, telle heure, tel endroit, tels gens et basta !
- Mouais, je m’en tiendrais là. »
Elle n’était décidément toujours pas convaincue mais n’avait pas le temps d’approfondir tous les aspects de la question.
Elle décida de passer à l’idée qui clignotait en rouge dans son esprit depuis le début de sa discussion avec le hacker. La lumière émise par la lightball diminuait : il ne lui restait plus
beaucoup de temps
« Et si je te dis Pirates, tu me réponds quoi ? »
A son expression soudain indéchiffrable, Aretha comprit qu’elle venait d’aborder un sujet sensible. Les pirates étaient
un gros morceau, la sensation forte qui agitait le monde des hackers et autres arpenteurs de la Matrice depuis une poignée de mois. Ils portaient ce nom car ils avaient pour habitude de planter
un Jolly Roger virtuel – le drapeau pirate – sur les lieux
de leurs exploits. Personne ne savait rien sur eux, à tel point qu’il était impossible de dire s’il s’agissait d’une personne ou d’un groupe. Aretha en avait entendu parler en discutant avec un
spécialiste informatique de Grand Central qui gageait que les médias n’allaient pas tarder à s’emparer de ces pirates.
« Je commence par te demander comment tu as entendu parler d’eux.
- Par un collègue de Grand Central très au courant des dernières modes dans ton monde.
- Tu lui tireras mon chapeau à ce collègue de Grand Central. C’est un des secrets les mieux gardés de notre monde, comme
tu dis.
- Mieux que les emplacements du Zodiac ou du WorldWideWeb ? »
Il s’agissait des bars où se rencontraient tous ceux qui gravitaient dans le monde interlope de la Matrice, les
revendeurs de programmes, les techies, les hackers, les fixers. Ils avaient comme particularité commune de changer d’emplacement tous les deux ou trois mois, afin d’échapper aux surveillances
dont ils faisaient l’objet.
« Et donc, qui sont ces pirates pour mériter un tel secret ? Qu’ont-ils fait ? C’est l’arme secrète de
votre nation pour prendre enfin le pouvoir ?
- T’as pas changé, Wiliams, hein ? dit Vec en secouant la tête. Des questions, toujours des questions. Tout d’abord,
la nation hacker et toutes ces théories qui s’y collent, c’est rien de plus que des foutaises, qu’un épouvantail qu’on a agité pour se payer votre tête. Le jour où vous, les ralentis, vous le
comprendrez, la PanHumanité aura fait un grand pas. Ensuite, pour tout te dire, les pirates sont un secret car ils nous foutent la honte. On n’y comprend rien, on n’entrave que dalle. Tu imagines
le Zodiac aux heures de pointes, avec DoubleBridge, Flashknight, la Dame de Pique and co ? Et bien, tu trouverais personne pour te dire quoi que ce soit de sérieux sur les Pirates. On ne
sait rien, nada, peanuts, que dalle. Ils nous renvoient tous sur les bancs de l’école, devant nos premières consoles. On étudie les rares macros que nous avons de leurs raids mais on entrave
rien. Ils parlent une autre langue, une langue plus rapide, plus efficace et plus discrète que la notre. Et laisse-moi te dire, les rares contacts que nous avons avec les IAs…
- Celles du Centre ?
- Mais non, Aretha, fit-il, excédé d’avoir été coupé dans son élan par une question aussi bête. Pas le Centre. Jamais le
Centre, tu le sais bien. Leurs IAs n’ont rien à voir avec le cyberespace. Je comprends même pas pourquoi tu me poses la question… Enfin bref, d’après ce que nous savons, les IAs seraient aussi un
peu dépassées par ces foutus pirates. Leur Jolly Roger nous nargue en beauté depuis des semaines. »
Alors que leurs deux visages s’enfonçaient lentement dans l’obscurité, Aretha désigna d’un geste du menton la scène
autour d’eux.
« Et là, c’est eux ? Ca peut être eux ou pas ? Ces clowns suréquipés, ces images truquées à la perfection,
cette glace impénétrable ? »
Vector secoua la tête en signe de dénégation, catégorique.
« Non. Ce n’est pas eux, tu peux me croire. D’une part, ils n’ont jamais mené de raid dans la vie
lente…
- Faut un début à tout, non ?
- Tu as raison mais cette violence, tous ces morts, ces dégâts, ça cadre pas avec leur philosophie. Leurs raids sont
propres, discrets et indolore pour leurs victimes. Ils sont plutôt du genre Robin des Bois qu’arterroriste. Rien à voir avec cette boucherie.
- Et d’autre part ?
- D’autre part, la glace est classique. De très bonne facture, certes, mais classique. Je comprenais ses routines, j’ai
pu la mettre en place rapidement. Rien de plus que des manipulations habituelles. Or les pirates, c’est quand on n’arrive même pas à percer les premières lignes de codes, tu vois ce que je veux
dire ?
- Oui, Vec. Je vois. Quand vous êtes largués, ce sont les pirates, c’est ça ?
- Ouais, en gros. »
Son sourire n’était plus qu’à peine visible dans l’obscurité grandissante de la galerie.
« Tu n’as plus qu’une question.
- Qui est derrière tout cela ?
- I don’t know, je ne sais pas, no le se. Comme pour les pirates. La seule chose que je peux te dire, c’est qu’il va
passer quelque chose. Notre monde est en ébullition. Les pirates, c’est du solide, crois-moi. Je vous salue, très chère Aretha. »
Ses implants de contrôle étant branchés sur l’horloge interne de la flashball, il put synchroniser la fin de sa phrase
avec celle de la lumière. Le noir se fit quand il ferma la bouche. Il disparut sans un bruit, d’un coup, dans l’obscurité.
Le reste de la journée fut un des moments les plus longs et les plus pénibles de sa carrière. Il y eut la mort de Burell
suite à ses blessures, la découverte du corps de Frazier et des autres, tous salement amochés, les explications sans fin avec Warrior, les Affaires Internes et les fédéraux, les médias qui
tentèrent de s’inviter dans la partie et, enfin, un énième débriefing à Grand Central. Pour compliquer encore un peu plus l’enquête, il s’avéra que les arterroristes capturés par la police
avaient subi, quelques secondes avant leur arrestation, un lavage de cerveau au memoryhole, drogue aussi rare et coûteuse que la berserkine. Aucun d’eux n’avait le moindre souvenir des quarante
huit heures qui venaient de s’écouler. Il faudrait des nanosondes et une méticuleuse exploration de leur cerveau pour retrouver des bribes de souvenir, technique coûteuse en temps et en
argent.
Aretha rentra chez elle déprimée et exsangue. Elle brancha son inducteur de sommeil et paramétra une sieste avec cycle
modifié d’une heure. Elle ne voulait laisser aucune pensée de sa vie ou de sa journée interférer avec son besoin de sommeil. Elle s’endormit quelques secondes après avoir fermé les
yeux.
Le soir, assise dans son canapé devant l’optecran calé sur les nouvelles de la journée, dans l’attente du reportage sur
le fiasco des studios HSMC, Aretha repensait non pas à sa journée mais à son dernier horoscope car depuis toujours, elle se passionnait pour l’astrologie et la divination. Chiromancie, Tarot Kin,
nombres, horoscope, thèmastral, augures simples : toutes les formes que pouvaient prendre ces arts prédictifs l’intéressaient. Elle aimait comparer les prédictions qui lui étaient
faites pour la même semaine, le même jour, le même évènement. Elle y puisait selon son humeur ou selon la tournure des interprétations. C’était plus un jeu qu’autre chose, une manie confinant au
trouble obsessionnel compulsif. Aretha consultait ces médias paranormaux comme d’autres consultaient leur montre.
Ce matin, avant d’aller au travail, elle avait consulté un flashcope, composé d’une seule et unique phrase pour chacun
des douzes signes zodiacaux. Elle sauta les premiers pour s’arrêter sur la ligne dédiée aux sagittaires.
« Votre réveil sera brutal mais la journée sera
belle. »
Le matin, elle ne lui avait pas trouvé de sens particulier et l’avait plié en quatre sur la table de l’entrée avant de
gagner Grand Central. En la relisant au retour de sa longue et épuisante journée, elle vit les choses autrement. La phrase était porteuse de sens, presque mot à mot. Réveil pour cet exercice de remise en jambe, brutal pour l’assaut catastrophique des studios HSMC et belle journée pour son retour, dans deux mois, à la vraie vie de flic, sur le
terrain, avec une arme, loin des statistiques et des formulaires qui composaient son quotidien depuis près de deux ans. Cette relecture de l’horoscope matinal lui plaisait car elle s’accordait
tout à fait avec ce qu’avait dit Vec sur les Pirates, cibles potentiels d’une enquête comme elle les aimait.
« Tu t’emportes ma chère, se sermonna Aretha. Tu as presque cinquante ans, tu vas arpenter de nouveau le terrain.
Contente-toi de cela. C’est déjà un bon début. Tu reviens de loin. »
Une image des studios HSMC en flamme attira son attention. Une voix off commentait.
« L’assaut perpétré ce matin par un gang d’arterroristes chez nos confrères d’HelioSun MediaCorp a viré au drame le
plus douloureux. Quatre policiers, cinq terroristes et quatre civils ont trouvé la mort lors de cette prise d’otages. On dénombre aussi une dizaine de blessés dont certains sont encore entre la
vie et la mort. Jamais notre groupement n’avait connu une telle effusion de violence. Selon les premières informations, il semblerait que la police soit tombée dans un piège tendu par les Blue
Arlequins, arterroristes à la peau bleu. Ils étaient tous armés et entraînés comme les meilleures troupes d’élites. Nos policiers, pourtant aguerris et courageux, ne purent rien faire jusqu’à
l’arrivée massive de renfort. Il aura fallu l’intervention des jetvans blindés pour mettre un terme à cette incroyable scène de guérilla urbaine. La police, les habitants, nous sommes tous sous
le choc. Comment expliquer ces actes ? Au nom de quels idéaux peut-on justifier un tel… »
Aretha bascula sur le canal HSMC, déjà lassée par les platitudes du commentaire. La présentatrice était vêtue de noir et
les portraits des employés du groupe qui venaient de perdre la vie étaient incrustés en haut à droite de l’image. Le ton semblait être le même mais le visage de l’Homme Doré incrusté sous les
portraits retint son attention. Aretha n’aimait pas particulièrement Hekarius Volonté. Trop brillant, trop visible, trop imbu de lui même pour qu’elle puisse être en empathie avec lui mais, tout
de même, c’était sa chaîne et, quoi qu’on en pensait, le personnage était captivant. Elle écouta la speakerine.
« Nous vous rappelons donc l’information que vient de nous livrer Hekarius Volonté, propriétaire de notre chaîne. Il
s’agirait très probablement d’une opération orchestrée par les Pirates, un groupuscule méconnu de hackers radicaux et violents. Pour le moment il n’y a eu aucune revendication officielle mais, de
source sûre, il semblerait que la piste des Pirates, nouveaux venus sur la scène du terrorisme, soit privilégiée… »
Un rapide tour d’horizon des autres médias montra que tous reprenaient déjà en chœur cette information. Les Pirates comme
nouveaux terroristes, les Pirates comme groupuscule ultra violent, les Pirates selon Hekarius Volonté. Aretha s’arrêta encore sur l’image de cet homme. Il venait de perdre quatre de ses employés
et son groupe média affichait une audience insolente. C’était du pain béni à quelques jours de l’arrivée du vaisseau Germanicus sur Plunae, une façon de faire exister HSMC qui n’avait pas
vraiment misé sur le nouveau système pour son audience. L'Homme Doré était-il machiavélique et sans scrupule au point de monter une telle opération ? Et pourquoi ce mensonge à propos des
Pirates ? Car c’était un mensonge, Aretha faisait plus confiance à Vec qu’à Hekarius Volonté sur ce point. Elle hocha la tête en signe de dénégation devant son optecran avant de l’éteindre.
Tout annonçait une enquête intéressante mais qui ne serait pas pour elle. Aretha avait encore deux mois à patienter.
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